ALLOCUTION PRONONCÉE LE DIMANCHE 7 JUIN, À LA GALERIE MONTCALM DE GATINEAU, À L'INVITATION DES AUTORITÉS MUNICIPALES ET CULTURELLES, À L'OCCASION DE LA TENUE DE LA RÉUNION DU COMITÉ TRANS-QUÉBEC DE L'UNEQ
M. Louis Cabral, directeur du Service Arts, Culture et Lettres,
Mme Carole Lagüe, chef de division des bibliothèques de Gatineau,
M. Aurèle Desjardins, vice-président de la Conférence régionale des élus,
M. Gaston Therrien, président de l’AAAO,
M. Michel-Rémi Lafond, directeur général du Conseil régional de la culture,
M. Guy Jean, poète et représentant de la région au Comité Trans-Québec de l’UNEQ
Mes très chers collègues, amies et amis de la littérature,
J’aimerais d’abord remercier nos hôtes pour leur chaleureux accueil sur les berges de la rivière des Outaouais, de même que pour l’exceptionnelle mise en lecture de textes des membres de notre comité présentée à la Maison des Auteures et Auteurs hier soir. Inévitablement, j’ai pensé à Léo Ferré qui affirmait avec la véhémence que l’on sait que «la poésie est une clameur; elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n'être que lue et enfermée dans sa typographie n'est pas finie. Elle ne prend son sexe qu'avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l'archet qui le touche.»
J’aimerais aussi dire un mot sur ces initiatives de la Bibliothèque municipale de Gatineau (BMG) qui ont permis d’accroître la visibilité de la littérature québécoise en général et des œuvres de nos collègues de l’Outaouais en particulier. Je pense notamment au «Programme de promotion des auteurs de l'Outaouais» instauré en 2004 et visant à faire connaître ces écrivaines et écrivains du cru par le biais de présentoirs mettant en évidence leurs livres, programme qui s’est conclu, me dit-on, par une augmentation considérable du nombre de prêts en bibliothèque de même que du chiffre de vente en librairie. Je songe aussi à cet autre programme lancé en collaboration avec l'Association des auteurs et auteures de l'Outaouais, le programme d’«Écrivain en résidence à la Bibliothèque municipale de Gatineau», qui vise également une promotion plus affirmée de la littérature québécoise auprès de la collectivité gatinoise et à la BMG en offrant à une écrivaine ou à un écrivain les conditions nécessaires à l'avancement d'un projet d'écriture et à l’organisation de rencontres avec les usagers. N’ayez aucun doute que les écrivaines et les écrivains du reste de la province prennent bonne note de ces réussites, les applaudissent et se laisseront volontiers inspirer par elles.
À l’un de mes récents passages dans la région outaouaise, lors du Salon du livre, je suis tombé par hasard sur notre volubile collègue Paul Ohl, qui n’a pas manqué l’occasion de m’entretenir de son ouvrage dédié au légendaire Jos Montferrand. Nul ne s’étonne que le romancier, journaliste, essayiste et biographe basé à Québec se soit intéressé au parcours mouvementé d’un héros tel que Montferrand, car il a la passion des hommes forts, intrépides et courageux. Nul ne s’étonnera non plus qu’il m’ait parlé de la mythique bataille sur The Union Bridge en 1829, l’un des plus extraordinaires hauts faits de Montferrand, à l’époque où les fiers-à-bras irlandais, les Shiners, et les Canadiens-français se disputaient âprement la main-mise sur les emplois dans l’industrie forestière de la vallée de l’Outaouais. Ce n’est pas moi qui vous apprendrai que les rixes entre les membres de ces deux groupes ethniques étaient fréquentes et qu’un climat de violence régnait dans la région, particulièrement dans le secteur de la chute des Chaudières où des Shiners contrôlaient le pont. C’est sur ce pont que Montferrand, chef incontesté du clan canadien-français, mit en déroute cent-cinquante Shiners. Ce sont bien sûr des prouesses de ce genre qui ont fait dire à l’écrivain Robert Choquette que Montferrand est «le David qui abat le Goliath irlandais sur l’Outaouais entre 1829 et 1840».
Sans sombrer dans l’éloge béat de la violence et au-delà de la dimension interethnique du conflit, cette histoire me semble présenter un caractère emblématique pour nous aujourd’hui. Comme écrivaines et écrivains, nous devons aujourd’hui avoir en nous de la graine de Jos Montferrand dans la lutte qui nous oppose à un ennemi fort puissant, disposant de ressources infiniment supérieures aux nôtres, et qui ne reculera devant rien pour réduire la clameur de nos voix unies à un simple murmure perdu dans le brouhaha de l’incessant bavardage public. Ils sont en effet nombreux, sur la rive d’en face et dans d’autres officines du pouvoir néo-libéral, à prôner cette idée selon laquelle les fruits de nos labeurs, les arts et les lettres, n’ont pour fonction que la création d’œuvres de divertissement sans grande conséquence – et que leurs artisans ne sont que des parasites qui vivent aux crochets du bon peuple à qui ils n’offrent que des nuages et du vent.
Je suis heureux de le dire en Outaouais, à quelques minutes du célèbre Union Bridge : 180 ans après la fameuse bagarre, il nous faut plus que jamais, comme Montferrand, nous retrousser les manches et affronter ceux et celles du camp adverse qui travaillent à faire taire notre langue, nos idées, notre culture, dont la littérature est l’expression essentielle. Il nous faut nous tenir droit car, comme l’a écrit un autre homme fort, un géant de nos lettres :
Car le péril est dans nos poutres, la confusion
une brunante dans nos profondeurs et nos surfaces
nos consciences sont éparpillées dans les débris
de nos miroirs, nos gestes des simulacres de libertés
je ne chante plus je pousse la pierre de mon corps
Je suis sur la place publique avec les miens
la poésie n'a pas à rougir de moi
j'ai su qu'une espérance soulevait ce monde jusqu'ici
(Gaston Miron, «Sur la place publique»)
Merci encore une fois de votre accueil. Et sachez agréer, chers collègues de l’Outaouais, chères amies et amis des arts et des lettres, l’expression de notre reconnaissance, de notre admiration et de notre fraternité dans ce combat que nous menons ensemble pour la suite du monde.
Stanley Péan,