
Davertige naît Villard Denis, à Port-au-Prince, le 2 décembre 1940. À douze ans, parallèlement à ses études secondaires aux Cours privés Simon Bolivar, il entre au Centre de céramique de l'Éducation nationale où il travaille avec le peintre et céramiste Tiga. En 1954, il fréquente le Foyer des Arts plastiques et entreprend son apprentissage sous la direction du peintre Dieudonné Cédor qu'il considère comme son maître. C’est à dix-sept ans qu’il écrit ses premiers poèmes alors que, communiste, il participe activement à la lutte des étudiants. En février 1958, Villard Denis expose ses premières toiles à la Société nationale d'art dramatique (S.N.A.D.). Un an plus tard, il présente ses premiers poèmes sous le pseudonyme de Davertige. Il rencontre Roland Morisseau et se lie d'amitié avec le poète René Philoctète à la suite d'une séance du groupe littéraire Samba. Ce groupe de poètes – Roland Morisseau, René Philoctète, Davertige, Serge Legagneur, Anthony Phelps, Auguste Thénor – deviendra Haïti Littéraire.
À la suite de l'arrestation de son ami, Jacques Duvieulla, Davertige se réfugie chez une amie de son mentor Cédor, en banlieue de Port-au-Prince. Il écrit alors son recueil
Idem qui paraît, en 1962, sous les presses de l'Imprimerie Théodore à compte d'auteur, préfacé par le poète Serge Legagneur, dans la collection Haïti Littéraire. Le critique Maurice Lubin, à l'occasion d'un séjour à Paris, fait alors circuler les œuvres du groupe Haïti Littéraire et adresse une copie d'
Idem au poète Alain Bosquet qui salue le génie de l'auteur dans le journal
Le Monde. Quelques mois plus tard, avec l'intention d'explorer l'Europe, Davertige s'arrête quelques jours à New York; il y demeure un an. Il arrive à Paris en 1965 où les écrivains français lui rendent hommage dans une mise en espace d'Idem.
De 1967 à 1973, il voit quotidiennement le poète Gary Klang et fréquente des intellectuels haïtiens de Paris comme Gérard Aubourg, Daniel Arty, Jean-Claude O'Garo.
Il prend part aux activités politiques avec le groupe gauchiste F.A.R.H. À cette même époque, il rencontre Hérard Jadotte, éditeur de la maison d'édition Nouvelle Optique, qui l'invite à venir vivre à Montréal. Il s’y installe en 1976.
Dix ans plus tard, il rentre en Haïti et y séjourne pendant six mois. En 1999, invité à exposer ses œuvres, il retourne à Port-au-Prince à l'occasion de la Rencontre des ministres latino-américains. En 2003, il récrit la plupart des poèmes d'
Idem, dessine et publie ses œuvres chez Mémoire d'encrier, sous le titre
Anthologie secrète, lancée au Salon du livre de Montréal en novembre 2003.
Davertige (Villard Denis) est mort à Montréal le 25 juillet 2004.
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Sources :
Site Internet Île en Île Biographie adaptée de la «Chronologie» de Rodney Saint-Éloi, parue dans Anthologie secrète de Davertige (Montréal: Mémoire d'encrier, 2003): 147-151.
Bibliographie
POÉSIE
Idem Port-au-Prince: Imprimerie Théodore, 1962.
Idem et autres poèmes Paris: Seghers, 1964.
Idem Montréal: Nouvelle Optique, 1982.
Anthologie secrète (4e édition [d'
Idem] revue, corrigée et augmentée). Montréal: Mémoire d'encrier, 2003.
POÉSIE PARUE DANS DES REVUES
« En ton honneur » (extraits).
Semences 2 (1962).
« Ma faim et mes flammes ».
Rond-Point 12 (décembre 1963) : 38-40.
« Lentement », « Condamné », « Princesse de Pierre ».
Présence Africaine 57 (1966): 214-216.
« Le passager et les voyageurs, Poème à la manière d'un article de journal objectif ».
Nouvelle Optique 1.4 (décembre1971) : 88-96 (poème extrait de
Ibidem et
Idem, volume à paraître, annonçait-on).
Ce poème a été réédité dans
Tel Quel 51 (automne 1972): 77-89.
« Haïti littéraire ».
Semences (Port-au-Prince, revue mensuelle) 2.1 (mai 1962): 23-24.
Hommage de Rodney Saint-Éloi
Davertige : la légende du pays
J’ai rencontré Davertige à trois étapes de ma vie.
À chacune de ces étapes, il a tout chamboulé. Ce texte est la chronique de ces bouleversements. Disons d’abord que c’est l’un des plus grands fous que j’ai fréquentés. Il avait à peine vingt ans quand il fut révélé comme un des représentants de la peinture moderne de son pays avec sa toile « Le Christ nègre ».
Quand il décida d’écrire, Villard Denis, le peintre, devint Davertige, le poète. Un original… disait-on de lui. Tous ces amis avaient compris qu’il y avait au fond de ce jeune homme intranquille une réserve inépuisable de sentiments et de mystères. Ce fut un promeneur solitaire. Un véritable dandy qui, des fois, se laissait emporter, tapant les poings sur la table, piquant une de ces colères sans nom, tout en gardant sa veste sans un pli. Et son verre de vin rouge à la bonne hauteur.
Il connaissait sur le bout des doigts la révolution, les arts modernes, la philosophie, et toutes les grandes idées qui pouvaient exalter notre soif de vivre. Et il se trompait souvent de chemins, traversant, anonyme, toute ville. Dans sa tête, il devait y avoir des milliers de poèmes plantés entre les nuages. Il rêvait tous les matins de refaire le monde. Récrire la grammaire française. Changer la palette. Briser les lignes brisées. Épier dans les recoins les plus sordides un acte d’une quelconque beauté. Il avait la certitude que tout était à portée de main: le ciel, les étoiles et les océans. L’exigence de la beauté était, pour lui, une nécessité absolue.
J’ai appris à lire la poésie dans les vers de Davertige… Comme à l’école, j’avais un professeur fantasque, qui avait dans sa poche un exemplaire jauni d’un petit livre de poèmes Idem, signé Davertige. J’avais tout de suite compris que l’auteur était mort. Le nom de l’auteur, (Da) vertige, faisait penser à une boisson capiteuse, un Barbancourt sacré que l’on retrouve seulement au pays des ombres. Le professeur, qui était un garçon beau et fou, persistait et lisait toujours en classe le poème « Omabarigore » :
Omabarigore, la ville que j’ai créée pour toi en prenant la mer dans mes bras…
Il détachait chaque syllabe avec un certain sens de la solennité. Il avait une manière bien à lui d’arrêter l’air et de couper en quatre le temps, pour nous faire entrer dans la légende de Villard Denis. Un double sentiment naissait alors en moi, géographique et poétique.
Je rêvais de cette ville Omabarigore et de ses paysages exaltants. Je grandissais ainsi dans le respect de la poésie et de ce poète dont la présence signifiait qu’il fût mort (quand un poète est dans une salle de classe, c’est qu’il a déjà traversé le pays sans chapeau). Pour me consoler, je me disais, qu’une fois adulte, un avion me ferait visiter cette étrange contrée. Je lisais « Omabarigore », en rêvant de découvrir le monde et de partir.
Port-au-Prince : un midi sans soleil, ruelle Marcelin, au bureau des éditions Mémoire que je dirigeais avec le poète Georges Castera, je voyais dans la cour de la petite maison en dentelles de bois, un monsieur vêtu de noir, chapeau melon, d’une rare élégance, entouré de deux amis, le poète Dominique Batraville et la galériste Mireille Jérôme. Quel honneur d’avoir eu en face de moi Davertige! On a passé tout l’après-midi ensemble. On a mangé. On a bu. On a ri. La conversation tournait autour du mouvement Haïti littéraire, de la peinture et de la philosophie. Quelle finesse d’esprit! Quel rire agréable! Et surtout, quelle élégance… quand il racontait ses voyages : Paris, Pékin, puis Montréal. Je viens de rencontrer mon poète fétiche. Et je récitais de mémoire « Omabarigore », le soir, je me rappelle bien, avoir rêvé de ce poème et avoir vu ceci :
Deux miroirs recueillant les larmes du passé
Et le peuple de l'aube assiégeant nos regards
Je vous en prie, ne me demandez pas comment! Dans mon rêve. Tournoyaient seulement des miroirs, et des vagues lointaines comme les larmes, puis à l’autre bout, l’aube s’éveille, avec tout un peuple s’en allant vers la montagne.
Je savais que naissait là quelque chose qui n’avait pas de nom!
En juillet 2001, je débarque à Montréal… ma première pensée est pour Davertige. Le mois d’après, je suis déjà chez lui dans ce petit appartement encombré de la rue Wiseman, dans le quartier de Park Extension. J’ai construit ma petite maison à Montréal : Mémoire d’encrier. C’est ainsi qu’on habite une ville, m’avait dit ma grand-mère Tida, en y déposant ses rêves et ses fantômes. Naturellement, ma première pensée va vers Davertige. C’est au quartier de Park Extension que, lui et moi, nous allions travailler pendant deux années à la réédition de son livre fétiche Idem, accompagné d’une série d’encres « Aluminium fantôme », publié en 2003 aux éditions Mémoire d’encrier, sous le titre d’Anthologie secrète. Je vivrai près de lui jusqu’à sa mort survenue le 25 juillet 2004 à l’hôpital Jean-Talon alors qu’il voulait trouver du temps pour finir un manuscrit, qui, dit-il, devait révolutionner le langage philosophique. Entretemps, les vers de Davertige ont flotté sur le fleuve Miron. Auprès du Saint-Laurent, glisse ce rythme à la cadence créole qui nous montre l’inquiétude de la beauté et de l’amour…
Ces rencontres multiples ont germé en moi. Je garde de Da (c’est ainsi que je l’appelais) l’idée parfaite de la poésie. Un absolu de l’être et du songe. Une croyance aveugle dans le fait qu’« aucun peuple n’est plus petit que son poème » et que l’imaginaire éclaire le réel. Davertige est ainsi le plus beau poème qu’Haïti ait produit.
Conclusion
Préfaçant la seconde édition du recueil Idem (Seghers, 1964) de Davertige, Alain Bosquet intitulait son texte ainsi : « Un séisme : Davertige. » Bosquet ne croyait pas si bien dire. Davertige entre en nous pour ne jamais sortir tant il est vrai que « la légende de Villard Denis est une légende immortelle… » Dans ma maison (là où je dors, je lis et me réveille) traînent toujours deux exemplaires de Davertige… Idem ou ibidem, car on revient au même ciel, sur ses pas, comme aux lieux d’origine pour s’ancrer dans le plaisir du commencement.
Rodney Saint-Éloi
Poème Omabarigore tiré de «Anthologie secrète»
OMABARIGORE
Omabarigore la ville que j'ai créée pour toi
En prenant la mer dans mes bras
Et les paysages autour de ma tête
Toutes les plantes sont ivres et portent leur printemps
Sur leur tige que les vents bâillonnent
Au milieu des forêts qui résonnent de nos sens
Des arbres sont debout qui connaissent nos secrets
Toutes les portes s'ouvrent par la puissance de tes rêves
Chaque musicien a tes sens comme instrument
Et la nuit en collier autour de la danse
Car nous amarrons les orages
Aux bras des ordures de cuisine
La douleur tombe comme les murs de Jéricho
Les portes s'ouvrent par ta seule puissance d'amour
Omabarigore où sonnent
Toutes les cloches de l'amour et de la vie
La carte s'éclaire comme ce visage que j'aime
Deux miroirs recueillant les larmes du passé
Et le peuple de l'aube assiégeant nos regards