Félix MORISSEAU-LEROY (Feliks Moriso-Lewa) est né à Grand-Gosier (Haïti) le 13 mars 1912. Il étudie le droit à Port-au-Prince, puis enseigne à Jacmel. Auteur bilingue (français-créole), poète, dramaturge, romancier et essayiste, il occupe une place de choix dans le corpus littéraire haïtien. Également avocat, professeur et journaliste, il a occupé la fonction de chef de division au ministère de l'Instruction Publique et de directeur général de l’Éducation nationale, après des études spécialisées à Columbia University, New York City College et New School of Social Research aux États-Unis.
Exilé en Afrique (au Ghana et au Sénégal) où il travaille comme enseignant, il se tourne ensuite vers l'Amérique du Nord et s'installe à Miami avec sa famille, où il tente de regrouper des Haïtiens autour de leur culture. Il est l'un des promoteurs les plus importants de la langue créole. Son recueil
Dyakout I, paru en 1953, constitue l'œuvre fondatrice de la nouvelle littérature créole.
Il entreprend la traduction d'une série d'œuvres classiques afin de montrer la richesse du créole:
Antigone de Sophocle, 1953,
Wa Kreyon, 1953. Félix Morisseau-Leroy, l'un des principaux artisans du renouveau de la littérature haïtienne en 1950, est d'abord connu pour son
Antigone de Sophocle, pièce qui date de 1953 et qui est la première grande pièce inspirée des auteurs classiques. Elle est jouée à Port-au-Prince en 1953 et au Théâtre des Nations à Paris en 1959.
La préoccupation de Morisseau-Leroy est à la fois poétique et sociale : pour lui, écrire est une manière de communiquer avec la majorité des Haïtiens, ségrégués, puisqu'ils viennent de la paysannerie et, surtout, parce qu'ils sont unilingues créoles. En ce sens, écrire en créole demeure, pour Morisseau-Leroy, un manifeste politique afin que tous les Haïtiens participent de l'avenir de leur pays. En 1996, il reçoit le Prix Carbet de la Caraïbe.
Félix Morisseau-Leroy est mort à Miami le 5 septembre 1998. Une rue de Miami, dans la zone de Little Haiti, porte son nom. Ses œuvres ont été traduites en français, anglais, espagnol, allemand, russe, fanti, twi et wolof. Ses pièces ont été jouées à travers le monde.
Source :
Rodney Saint-ÉloiManaloneBibliographie
Œuvres en langue créole:
NOUVELLES ET CONTES:
Kont kreyòl. («Ravinodyab», «Eminans», «Sen Jan», «Lamizè», «Ri potchanm», «Vilbonè»). Port-au-Prince: Le Natal: 2001.
Ravinodyab / La Ravine aux diables. (édition bilingue français-créole). Paris: l'Harmattan, 1982.
THÉÂTRE:
Teyat kreyòl: Antigòn; Wa kreyon; Pèp la; Moun fou; Rara; Anatòl. Port-au-Prince: Libète, 1997.
Antigòn. Port-au-Prince: Deschamps, 1953. Réimprimé avec d'autres textes:
Antigone en créole.
Diacoute. Natif-natal: un conte en vers. Récolte. Nendeln: Kraus Reprint, 1970.
POÉSIE:
Dyakout 1,2,3,4. New York: Haitiana Publications,1990.
Dyakout 1,2,3, ak twa lòt poèm («Sa m-di nan sa, Dépestre», «Yon veye Mòn Èkil pou Jak Aleksi», «Botpipèl»). Miami: Jaden Kreyòl, 1983.
Diacoute 2. Montréal: Nouvelle Optique, 1972.
Diacoute. Port-au-Prince: Deschamps, 1953.
Œuvres en langue française:
POÉSIE:
Kasamansa. Dakar: Nouvelles Éditions Africaines, 1977.
Plénitudes. Port-au-Prince: Imprimerie Telhomme, 1940. Nendeln: Klaus Reprint, 1973.
«La mort d'Anacaono», «Jesse Owens» et «Rythmes».
Gerbe pour deux amis par Roussan Camille, Jean F. Brierre et F. Morrisseau-Leroy. Port-au-Prince: Deschamps, 1945.
CONTE:
Natif-Natal: un conte en vers. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État, 1948; Port-au-Prince: Deschamps, 1999.
ROMAN:
Récolte. Port-au-Prince: Les Éditions haïtiennes, 1946.
Les Djons d'Aïti Tonma. Paris: L'Harmattan, 1996.
ESSAIS:
Le destin des Caraïbes / El destino del Caribe. Port-au-Prince: Imprimerie Telhomme, 1941.
COLLECTIONS:
Antigone en Créole: Diacoute. Natif-natal. Un Conte en vers. Récolte. (fac-similé des éditions de 1953, 1948, 1954, 1946). Nendeln: Kraus reprint, 1970.
Distinctions littéraires: 1996
Celles et ceux qui écrivent, in Haïti en marche, 18�24 octobre 1995.
Traductions:
EN ANGLAIS:
Five poems, in Creole with English translations by Jack Hirschman and Boadiba.
Open Gate: An Anthology of Haitian Creole Poetry. Laraque, Paul et Jack Hirshman, eds. Willimantic, Connecticut: Curbstone Press, 2001.
Chamber Pot Road. Trad. Peter Constantine.
The Caribbean Writer 11, 1997.
Haitiad & Oddities (selected poems). Trad. Jeffrey Knapp. Miami: s.n., 1991.
EN ITALIEN:
Il torrente dei diavoli. (Ravinodyab) (bilingue italiano-creolo) Trad. Giovanna Bertoli. Ill. Claudio Melotti. Roma: Sinnos, 1997.
L'oeuvre de Félix Morisseau-Leroy commenté:
RENAUD, Alix,
Pale kreyòl, Québec, Garneau-International, 1994.
LAROCHE, Maximilien, «La poésie de Morisseau-Leroy est définitivement en orbite
autour du temps»,
Sapriphage, no 22, Nanterre, été/automne 1994, p. 73-74.
CORNEVIN, Robert,
Le théâtre haïtien, Montréal, Leméac, 1973.
POMPILUS, Pradel, et les Frères de l'instruction chrétienne,
Manuel illustré d'histoire de la littérature haïtienne, Port-au-Prince, Éditions Henri Deschamps, 1961.
Webographie
CASTERA, Georges (propos recueillis par Rodney Saint-Éloi),
NOTRE LIBRAIRIE,
n° 133, janvier-avril 1998
http://jacbayle.perso.neuf.fr/livres/Haiti/Morisseau.htmlGOURAIGE, Ghislain,
Le rayonnement d'Haïti: Felix Morisseau-Leroy (Feliks Moriso-Lewa)
http://www.leshaitiens.com/2008/03/felix-morisseau-leroy-feliks-moriso.htmlLAROCHE, Maximilien,
Haïti: Sous l'égide des précurseurs http://www.lenouvelliste.com/articles.print/1/68499PRICE-MARS, Dr Jean, De Saint-Domingue à Haïti. Essai sur la culture, les arts et la littérature, Paris, Présence africaine, 1959. Édition électronique (http://classiques.uqac.ca/) réalisée en avril 2010 par Jean-Marie TREMBLAY, bénévole, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
PRIX CARBET DE LA CARAÏBE
http://www.prix-carbet.com/1996
SAINT-ÉLOI, Rodney, Félix Morisseau-Leroy
http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/morisolewa.htmlVÉDRINE, E. W., 'A review of publications on Haitian Creole up to 1999'
http://www.webster.edu/~corbetre/haiti-archive/msg00361.html
Hommage d'Alix Renaud
«Morisseau-Leroy est le poète de la fraternité humaine [...] Pour entrer davantage en communion avec le peuple haïtien, il a choisi d’écrire aussi en créole : Diacoute (1951), avec sa langue simple et savoureuse, n’en est pas moins un poème douloureux.» C’est en ces termes que Pradel Pompilus (1961, p. 465) présente Félix Morisseau-Leroy au début du bref passage qu’il lui consacre sous la rubrique «Autres poètes». Et il conclut : «C’est une preuve, au surplus, que la poésie créole n’est pas un mythe.»
Ce qu’on sait de la suite nous dispense d’ajouter qu’il ne s’agissait pas non plus d’un caprice, d’une coquetterie d’intello populiste. Mais certains ont pu le croire, compte tenu de la place réservée jusque là au créole. J’ai, à ce propos, écrit dans mon introduction de Pale kreyòl : «C'était presque de l'exotisme, tant était grande la distance séparant, sur une même partie d'une petite île, deux mondes presque étrangers l'un à l'autre : les francophones, d'une part, et, de l'autre, la majorité créolophone (le “peuple”). Dans la plupart des “bonnes familles”, l'interdiction de parler créole était formelle et ne souffrait de transgression que dans certaines situations extrêmes, lorsque, par exemple, il s'agissait de parler à un domestique, un paysan ou un marchand qui ne comprenait pas — pas encore — le français. À l'école, ceux que l'on surprenait à user de ce “patois” étaient punis, parfois sévèrement.» L’irruption du créole dans le monde littéraire n’allait donc pas sans risque. Félix Morisseau-Leroy - tout comme Frank Fouché et ceux qui ne tardèrent pas à emboîter le pas - ne pouvait l’ignorer. Récidivant en 1953 avec son Antigone en créole, il pose comme une évidence la nécessité d’écrire cette langue dans un pays qui, à l’époque, compte quatre millions de créolophones. Pour lui, ceux qui évoquent l’insuffisance du créole à exprimer les idées complexes n’ont tout simplement jamais essayé.
Le 20 juillet 1953, Haïti Journal titre : «On n’a pas sifflé Antigone, de Félix Morisseau Leroy» (Védrine). Donc, ni bisbille ni polémique. La version créole d’Antigone remportera aussi un vif succès au Théâtre des Nations, à Paris, en 1959. De cette année date ce commentaire du Dr Jean Price-Mars :
«Et voici venir Morisseau Leroy dans une double tentative qu'il convient de louer à juste titre. Il défiera toute objection, toute appréhension des bien pensants en transposant en langue vernaculaire « L'Antigone » de Sophocle. Il stupéfiera les scribes par le triomphal succès de cette aventure. Mais il poussera sa témérité plus loin en entreprenant d'édifier, à ses frais, un théâtre en plein air où il fera applaudir la « Médée » d'Anouilh. [...] Du reste, les courageuses initiatives de Morisseau Leroy, en révélant sa combativité, témoignent également de l'ardeur avec laquelle il prend position dans le grave problème du bilinguisme qui divise l'intellectualité haïtienne. »
Félix Morisseau-Leroy est né le 13 mars 1912 dans la commune de Grand-Gosier (Haïti), au sud et à quelque 120 km de Jacmel (dont il se réclamera souvent). Poète, dramaturge, conteur, nouvelliste, essayiste, romancier, il a également été professeur en Haïti, aux États-Unis et en Afrique (Ghana et Sénégal). Ses œuvres ont été traduites en huit langues, dont l’allemand, le russe et le wolof. En 1996, deux ans avant sa mort, il recevait le Prix Carbet de la Caraïbe : «Pour son investissement poétique dans l'imaginaire et dans la langue créole ; Pour le souci qui fut le sien d'aiguiser dans cette langue les tranchants de la force littéraire, et de révéler ses aptitudes tant méconnues dans l'exploration de la conscience humaine ; Pour son art qui sut associer la mythologie proprement haïtienne aux autres mythologies du monde... »
Une rue de Miami porte son nom. Le 14 août 2008, Grand-Gosier a tenu à lui rendre hommage par un «après-midi littéraire» mettant à contribution les talents de comédiens et de diseurs, dont
Dominique Batraville, Marc Henri Valmont et Billy Élucien.
C’est en octobre 1995 que j’ai eu le plaisir de le rencontrer, à Milwaukee, lors de la 7e Conférence annuelle de la Haitian Studies Association (HSA) tenue sous le thème Haitian Expressions: Word, Image, Action. Mon intervention avait pour titre «Une écriture métissée? - reprenant sous une forme interrogative certains commentaires critiques que j’avais parfois lus à mon sujet. Le lendemain de cette intervention, Félix Morisseau-Leroy, en m’adressant de sobres félicitations, me dit avoir été amusé par certains passages. Entre autres, j’avais osé un rapprochement entre ma «quête d’identité» et le référendum qui se tiendrait au Québec à la fin de ce mois d’octobre. Il m’a dédicacé son Dyakout 1, 2, 3, 4 édité par Haitiana Publications - qu’un «ami» m’a piqué, depuis, avant de quitter Québec (mais c’est là une autre histoire). Nul n’avait beaucoup de temps libre et je n’ai été en sa présence que deux ou trois fois au cours des deux journées que dura la Conférence. J’en garde le souvenir d’un homme posé, simple et cordial. De ses propos, je me rappelle entre autres qu’il se réjouissait de la place de plus en plus grande qu’occupaient les femmes dans la production littéraire haïtienne, propos qu’il développera peu après dans son article «Celles et ceux qui écrivent» (Haïti en marche, 18-24 octobre 1995).
J’avais découvert Félix Morisseau-Leroy par un de ses poèmes, M pral fè yon ti vwayaj nan lalin («Je m’en vais faire un voyage sur la lune») dans sa version originale créole et dans sa traduction espagnole (De viaje pa’ la luna) due à sa fille Maag M.-L. Mitton. Je l’ai reçu, ce poème, comme on reçoit une invitation. Il me conviait à découvrir d’autres écrits de cet auteur dont la poésie, je l’avoue, m’est encore aujourd’hui un peu plus familière que la prose. Ce «voyage» ne préfigurait-il pas l’exil prochain de l’auteur?
Morisseau-Leroy n’avait pas choisi de s’adresser au peuple dans la langue nationale pour lui conter fleurette, mais bien pour énoncer des vérités qui n’étaient pas bonnes à dire (et encore moins à écrire), ce dont il ne se privera jamais. Novateur, pour ce qui est de la forme et, pour tout le reste, «engagé» - vocable que certains jugent aujourd’hui suranné. À ce poème que je considère central dans mes préférences, d’autres se sont peu à peu ralliés sans égard à la chronologie. D’abord, Mèsi Papa Desalin, qui date de 1979. Puis, dans leur orthographe d’avant la réforme, les poèmes de Diacoute 2 : «m’di à bas toute candidat / à bas toute candidat à la présidence» («je dis à bas tous les candidats / à bas tous les candidats à la présidence»
plisse gouvernement pren cob méricainplis pèp haitien pauve faut crè cob méricain gan madichon[...] Cob méricain plein madichon plisse minisse manger cob méricain plis pèp haitien pauve | plus le gouvernement accepte l’argent Américain plus le peuple haïtien est pauvre faut croire que l’argent américain est maudit [...] l’argent américain est bourré de malédiction plus les ministres jouissent de l’argent américain plus le peuple haïtien est pauvre |
ou encore :
Si ous ouè oun bouzin yo rhéler OEA couri pitite moin | Si tu rencontres une pute qu’on appelle OEA détale mon enfant |
Dans le même recueil, il exhortera le lecteur à le laisser seul avec cette héroïne qui se sait condamnée, Antigone, puis s’adressera à elle en ces termes :
[...] coutez-m bien Tigone c’é pas capab ous-minme qu’ap’ mouri tout temps oun jou pou chasseè oun jou pou gibier n’a’mette ensemme pou-n changer plaque-la a soè-a ça pas p’passer con ça | [...] écoute-moi bien Tigone ce ne peut pas être toi qui meurs tout le temps un jour au chasseur un jour au gibie ron va se mettre ensemble pour changer de disque ce soir les choses ne se passeront pas comme d’habitude |
On n’est pas loin de la devise L’union fait la force.
Et ce, par-delà les frontières, ce qui fait dire à Ghislain Gouraige : «L'œuvre de Félix Morisseau Leroy est un long poème d'amour et de fraternité. Rien de ce qui est humain n'échappe à cette poésie amère qui est l'écho de toutes les détresses.»
À Dakar, en septembre 1973, Morisseau-Leroy écrit «Condoléances pour Allende», poème qui se retrouvera dans Kasamansa. Dans ce recueil figurent également un sketch radiophonique «Pouchkine», des poèmes et un texte éponyme, «Kasamansa», proposé comme «scénario pour un film». Ces Condoléances commencent ainsi :
ils ont assassiné le docteur Allende
j’en ai plus de chagrin qu’à l’annonce de la mort de mon père.
En lisant Morisseau-Leroy, tout se passe pour moi comme si chacun de ses écrits me renvoyait à un passage précis de M pral fè... Dans le cas présent, à
Kote ou vire gade
Moun ap touye moun
(«Où qu’on porte les yeux
les gens se butent les uns les autres»)
Ce poème, dont le maître mot est sivilizasyon («civilisation»), propose de lui-même plusieurs lectures. On peut s’arrêter à cette idée d’exil, parce que m pa kapab ankò sou latè a («je n’en peux plus sur cette terre»), cette terre où règne la civilisation, celle qui vous écrase, vous tue, vous extirpe l’âme. Par contraste, la Lune a tout du paradis, car la sivilizasyon (yon gwo lougawou fanm, «une énorme diablesse») n’y sévit plus depuis belle lurette. Il y fait beau tout le temps, on n’y parle qu’une langue comprise par tous et tout òm se lòm nan lalin («tout homme est homme sur la Lune», sans discrimination aucune). Au lieu de cette idée d’exil, pourquoi pas une lueur d’espoir pour ici même, pour ici-bas? l’ombre vaincue par la lumière? Le rythme même du poème, vous entraîne et vous exalte...
Ce n’est pas sans raison que le programme de mes récitals multilingues, mes «tours du monde en poésie», incluent la plupart du temps, M pral fè yon ti vwayaj nan lalin et De viaje pa’ la luna, oui, les deux versions combinées. C’est l’hommage que j’ai toujours tenu à rendre à Félix Morisseau-Leroy. Si je m’en suis ouvert à lui lors de notre rencontre, ce fut très furtivement, sans appuyer, comme si je lui confiais un secret. Il m’a souri en me tendant l’ouvrage qu’il venait de me dédicacer. M’avait-il entendu?