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Activités littéraires

Ida Faubert (1882 - 1969)




Ida SALOMON FAUBERT est  la fille unique du président haïtien Lysius Salomon. Elle est née à Port-au-Prince le 14 février 1882 et passe sa petite enfance dans le palais présidentiel à Turgeau. Mais en 1888 sa famille s'exile en France, où la jeune fille fera ses études. Après un premier mariage, Ida revient à Port-au-Prince vers 1903 pour épouser André Faubert et donner naissance à une fille, Jacqueline, décédée très jeune, et à un fils, Raoul Faubert, né en 1906. Fleur à peine éclose de l'élite haïtienne, Ida Salomon Faubert brille dans son nouveau milieu. C'est « une grande dame de la haute société de Port-au-Prince » qui, selon Léon Laleau, « allait d'un cocktail à un thé, à une sauterie. Que ce fût à pied, le visage auréolé de son ombrelle aux teintes égayantes et tournantes ; que ce fût dans sa voiture tirée par cet allègre cheval souris qui, à la promener, semblait au comble de la fierté ; toujours sa grâce aduste* et tropicale laissait auprès elle, telle la traîne d'une robe de cour, un long sillage de frémissante admiration ».

Ida Salomon Faubert devient un personnage éblouissant non seulement dans la vie mondaine de Port-au-Prince mais aussi dans sa vie littéraire. Ayant regagné son pays natal, Ida Faubert se lance dans la renaissance de la littérature haïtienne qui s'annonce au début du vingtième siècle. Elle fait partie de la génération de La Ronde et de la première génération de poétesses haïtiennes. Ses premiers poèmes paraissent en 1912 dans la revue Haïti littéraire et scientifique, dirigée alors par Edmond Laforest, et ils figurent parmi les premiers vers publiés par une femme en Haïti sans la dissimulation d'un nom de plume. En 1913, l'université des Annales couronne la jeune poétesse d'un prix pour son sonnet « Pierre Loti ». Malgré ses succès sociaux et littéraires, Ida Faubert a du mal à s'adapter à l'esprit conservateur de l'élite haïtienne. Le « libéralisme, l'indépendance de caractère d'Ida ont du mal à supporter l'étroitesse des cadres et des idées de sa Patrie », précise la critique Madeleine Gardiner.

À la recherche d'une liberté personnelle qu'on pourrait qualifier de féministe, Ida Faubert s'établit définitivement à Paris en 1914. Peu après son retour en France elle divorce d'André Faubert et s'installe dans un appartement de la rue Blomet, où les rythmes antillais du Bal Nègre font bouger le quartier entier tous les samedis. Il s'y trouve également les ateliers des artistes surréalistes (qui fréquentent aussi les bals), y compris André Desnos et Juan Miró. Ida Faubert se lance dans la scène littéraire et artistique qui l'entoure. Elle fréquente les galeries et les conférences à la mode, et elle établit son propre salon littéraire où elle reçoit des artistes et des écrivains les jeudis. Ce salon se trouve au carrefour de plusieurs cultures littéraires qui s'entrecroisent à Paris pendant les Années Folles. Membre essentiel du cercle des Haïtiens littéraires à Paris, Ida Faubert reçoit les visites de Léon Laleau et de Jean Price-Mars, lequel dédie un chapitre de sa Vocation de l'élite à la poétesse. Elle fréquente également de grands écrivains parisiens, tels que Jean Richepin et Jean Vignaud, et entre dans la coterie des écrivains féministes et lesbiens de la Rive Gauche grâce à ses relations avec Anna de Noailles. Ses poèmes se publient et Haïti et en France pendant cette période. En 1920 Louis Morpeau choisit ses poèmes pour son Anthologie haïtienne de la poésie contemporaine, et ses poèmes paraissent aussi dans Les annales politiques et littéraires, La Gazette de Paris, Le journal du peuple, Lisez-moi Bleu et dans des journaux littéraires italiens. Finalement, ses poèmes se réunissent dans le recueil Cœur des îles, publié en 1939 par les Éditions René Debresse, et ce début littéraire lui vaut le prix Jacques Normand de la Société des Gens Lettrés.

« La poésie d'Ida Faubert, c'est l'élan passionné du cœur, l'abandon, la langueur... », écrit Christophe Charles dans La poésie féminine haïtienne. Le recueil Cœur des îles nous offre trois genres de ce qu'on pourrait appeler « la poésie du cœur ». On y trouve une poésie maternelle, des poèmes mélancoliques écrits à sa fille Jacqueline, morte très jeune (voir « Pour Jacqueline ») ; une poésie musicale, des rondels et chansons dédíés à ses amies ; et une poésie érotique, des sonnets sensuels qui souvent décrivent une scène d'amour dans un jardin tropical, et qui s'adressent souvent à des amant(e)s de sexe ambigu.

En 1959, Salomon Faubert publie un recueil de récits, Sous le soleil caraïbe, qui esquisse la vie quotidienne d'Haïti. Elle vivra à Paris jusqu'à sa mort en 1969 (à Joinville-le-Pont), qui donne suite à un hommage respectueux dans les journaux de son pays. Fille d'un président haïtien, elle reste finalement une fille d'Haïti.

– Natasha Tinsley

* aduste (adj.): desséché brûlé par le soleil.
Écrit pour Île en île, cette présentation de Natasha Tinsley est reproduite dans l'Anthologie secrète d'Ida Faubert, (Cœur des îles, Sous le soleil caraïbe et photographies) Montréal: Mémoire d'encrier, 2007.

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Source :
Site Internet d’Île en Île (avec l'aimable autorisation de l'éditeur)


Bibliographie

Anthologie secrète (Cœur des îles, Sous le soleil caraïbe et photographies)  Montréal: Mémoire d'encrier, 2007.
Cœur des îles (poésie). Paris: René Debresse, 1939; Port-au-Prince: Presses Nationales d'Haïti, 2007.
Sous le soleil caraïbe, histoires d'Haïti et d'ailleurs (prose). Préface de Pierre Dominique. Paris: O.L.B, 1959.

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Source :
Site Internet d’Île en Île


Hommage de Marie Célie Agnant

Ida Faubert:
Une page à redécouvrir

Ida Faubert arrive en France en 1888, elle est alors âgée de six ans. Toute sa vie se déroule dans ce pays puisqu’elle ne retournera en Haïti que pour quelques années, entre 1903 et 1913. En 1914, tournant définitivement le dos à son lieu de naissance, elle s’installe de façon permanente en France et semble bien intégrée dans les milieux littéraires et intellectuels parisiens de l’époque. Pourtant, de celle dont on dit qu'elle fréquenta tout le gratin des intellectuels parisiens, haïtiens exilés et français confondus, celle qui, à Port-au-Prince, tout comme à Paris, tenait salon et marchait, dit-on «dans l'ombre de la célèbre poétesse Anna de Noailles», il ne reste en France, pour toute trace, qu'une brève notice rédigée sur le net par un conseiller municipal de Joinville-Le-Pont, ce lieu où elle meurt en 1969.

Poètes et écrivains de talent, mais demeurés inconnus, sont nombreux, car le monde des lettres a de tout temps été un univers bien complexe, avec ses lois et ses règles propres régissant l'inclusion ou l'exclusion. Là aussi, les jeux de pouvoir, l'ostracisme des uns ou des autres, les sanctions des pontes et approbations des chefs de chapelles pèsent souvent de tout leur poids sur les pages de tel auteur ou de tel autre, finit par engendrer l’oubli pour ceux qui en sont les victimes. Comment parler d'Ida Faubert sans faire ressortir l'angle de la marginalisation multiple qu’a été la sienne? Cet hommage se veut avant tout une manière de saluer le courage qui fut le sien pour évoluer en tant que femme, poète, négresse, dans un milieu régi par des préjugés multiples, à une époque où l’entreprise coloniale en Europe, particulièrement en France, exploite à fond les images sexualisées des populations noires soumises; une telle exploitation, soutenue par un discours et des représentations élaborées, dans le but de justifier les méfaits du colonialisme, empoisonnant le conscient et l'inconscient collectif, en mettant de l’avant un savant amalgame qui allie sexualité noire, animalité, sauvagerie, infériorité. C'est sous cet angle que le professeur Natacha Tinsley rappelle, dans une analyse parue dans The Canadian Women Studies, et intitulée « Open Roses, Closed Gardens and Invisible Women : Queering the Tropical Garden in the Poetry of Ida Salomon », que l'on est, à l'époque où Ida Faubert arrive en France, en pleine (Exposition Universelle, une époque où le corps noir, chosifié, est exposé dans des poses suggérant bestialité et sauvagerie. Tinsley souligne l’inévitable prise de conscience qui a dû être celle de la poétesse, dans un pays qui exhibe nègres et négresses comme des trophées de chasse, sur les scènes des cafés. Pour survivre dans cette ambiance, la poétesse a dû avoir recours, dans ses textes, à un procédé de camouflage, particulièrement en ce qui a trait à certains aspects relevant, toujours selon le professeur Tinsley, d’un érotisme lesbien.

L'invisibilité à laquelle a été condamnée Ida Faubert, est entre autres, attribuée par Natacha Tinsley, au problème relevant de la réception et des critères déterminant les différents angles d’analyse des textes littéraires, et, bien entendu, à l’espace réservé à une certaine catégorie d’auteurs sur l’échiquier littéraire. À l'instar de sa contemporaine, l'écrivaine franco-russe Marina Tsveataeva, Ida Faubert fait partie de ces exclues des chroniques et de l'histoire littéraire officielles. Dans les textes de ces deux écrivaines, malgré leur manière tout à fait personnelle d’aborder ces grands thèmes qui leur sont chers, tels l'amour, et la mort, on découvre le même lyrisme, la même incandescence, les mêmes exigences quant au rythme, à l’architecture du langage et à l’organisation esthétique des mots, une poésie au goût de l’époque. Ces 2 portraits de femmes, poétesses silenciées, illustrent bien la condition des femmes, prises entre les règles arbitraires de sociétés régies par des lois masculines et leurs besoins d'expression et d'épanouissement, condamnées au silence et à l'oubli. Née en Russie, la poétesse russe s'exila en France en 1922. En 1939, lassée des difficultés auxquelles elle est confrontée dans ce pays, elle regagne sa terre natale pour faire face à une hostilité inimaginable, parce que femme qui ose prendre la parole. Elle se suicide en 1941. Des éditeurs français ont commencé vers la fin des années 70 à s'intéresser à sa production littéraire, beaucoup plus importante que celle d'Ida Faubert.

L'ensemble des textes critiques et des présentations sur Faubert soulignent l'importance qu’elle accorde à certains thèmes: l'absence, l'amour envolé, la douleur qui s'agrippe aux entrailles, la cantate du deuil impossible; des thématiques qui colorent son œuvre, que l'on désigne souvent par poésie du coeur, qui s'imposent à elle, engagée qu'elle est dans sa traversée du désert, en quête d'oubli et de guérison, souffrant d'un mal sans nom. Sont cependant soigneusement occultés des analyses, le désir impatient mais indicible, l’amour voué à celle (celles) qu'elle aime, cet amour qui ne s'écrit ni ne se dit, qu'elle coud en images à peine voilées dans la dentelle de ses textes et qui constitue ce que nomme Tinsley son Jardin secret.

À explorer ce jardin secret on se demande à partir de quel espace cette femme, invisible comme poète et écrivaine dans son pays d'origine, malgré ses appartenances à ce que l'on nomme l'élite haïtienne, invisible dans ce territoire parisien des multiples exils, invisible dans l'océan du discours dominant, à partir de quel espace aurait-elle pu dire et faire entendre pleinement sa voix?

Au panthéon des lettres haïtiennes, Ida Faubert occupe le rang incontestable de pionnière. Elle est, clament les critiques, la première femme d'Haïti à avoir osé faire usage de son nom véritable pour signer ses textes, des textes que l'on dit ceux d'une femme exceptionnelle, une écriture forte et sensible qui émeut profondément. Pionnière, elle le serait aussi en tant que première poétesse et écrivaine d'Haïti à s'inscrire dans une multiple transgression:crachant le feu dans une quête absolue de liberté qui la pousse à l’exil, première à marcher sur les braises en essayant de vivre des passions défendues et doublement réprimées; première à avaler les braises, en tentant de s'approprier la parole pour enfin dire, des sensations, des sentiments, exprimer des chagrins, l'incandescence de ses désirs.

Feu dévorant, ce comment dire pour la poétesse, car les mots ne sont pas que des mots, les mots sont des images, ils sont surtout ce qui permet de dire la vie. Mais les mots auraient-ils pu exprimer la difficulté de dire vrai, de dire sans fard, dans une société qui oblige les femmes à publier sous des noms d'emprunts, à écrire les mains liées et la bouche cousue, à écrire dans les chambres pleines de cris que l'on doit taire, de soupirs qu'il faut étouffer?
 
RONDEL à Mme R.G

Avec vos yeux ensorceleurs
Dont la sombre beauté nous hante,
Vous avez la grâce attirante
Du plus charmant des oiseleurs.

Vous ressemblez aux belles fleurs
Des pays bleus où tout enchante,
Avec vos yeux ensorceleurs
Dont la sombre beauté nous hante.

Pour calmer toutes les douleurs
Votre voix se fait caressante,
Et l'on vous croit compatissante...
Mais vous causez tant de malheurs
Avec vos yeux ensorceleurs!

….......
RONDEL

Le front caché sur tes genoux
J'ai sangloté toute ma peine,
Il faisait sombre autour de nous,
Et le soir sentait la verveine.

Mon cœur battait à tristes coups,
Comprenant sa tendresse vaine;
Le front caché sur tes genoux,
J'ai sangloté toute ma peine.

Tu me disais des mots très doux,
Mais je les entendais à peine...
je revivais l'heure lointaine
Où je faisais des rêves fous,
Le front caché sur tes genoux.

….............
HALLUCINATION à Mme.A.N.

En regardant la pièce obscure
Que n'éclairent plus vos grands yeux,
J'ai cru voir les reflets soyeux
De votre sombre chevelure.

Et j'ai revu la ligne pure
de votre profil merveilleux,
En regardant la pièce obscure
Que n'éclairent plus vos grands yeux.

Mais j'ai rêvé cette aventure,
Car vous voguez sous d'autres cieux:
Et mon cœur, triste des adieux,
Sent grandir le mal qu'il endure
En regardant la pièce obscure.

Ida Faubert
Anthologie secrète (Cœur des îles, Sous le soleil caraïbe et photographies) Montréal: Mémoire d'encrier, 2007.
(avec l'aimable autorisation de l'éditeur)



Référence
The Canadian Women Studies (Les cahiers de la femme)
Volume 23, Numéro 2
Hiver 2004

Avec l'aimable autorisation de Jean Faubert, le petit fils de Madame Faubert
Site Internet Ida Faubert


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