
Jacques ROUMAIN est né le 4 juin 1907 à Port-au-Prince, d’une famille de l’aristocratie mulâtre. Scolarisé à Saint-Louis de Gonzague, ensuite en Suisse à l’Institut Grunau, il parcourut aussi l’Espagne et la France, avant de revenir en Haïti en 1927.
Il est parmi les fondateurs de la Revue Indigène où il publie poèmes, nouvelles et traductions. Très engagé politiquement, il est emprisonné une première fois en 1929. Il publie successivement La Proie et l’Ombre, La Montagne ensorcelée et Les Fantoches. Il est à nouveau emprisonné en 1933 et en 1934, alors qu'il vient tout juste de fonder le Parti Communiste Haïtien, dont il est par ailleurs le Secrétaire général. Analyse schématique 32-34, un essai politique et social, lui vaut alors trois années de prison, à la suite desquelles il repart pour l'Europe, fragilisé.
Après un an passé en Belgique, il s'installe à Paris, entreprenant des études d'ethnologie à la Sorbonne et des études de paléontologie sous la direction de Paul Rivet, au Musée de l'Homme. Parallèlement, il collabore à différentes revues telles Regards, Commune, Les Volontaires. Membre de la Société des Américanistes de Paris, il gagne les États-Unis dès 1939.
Inscrit à l'université Columbia à New York, il poursuit ses études scientifiques ainsi que ses activités littéraires dans le cadre de revues importantes. Il voyage en Martinique, au Mexique et à La Havane et regagne Haïti en 1941, nommé directeur du Bureau d’ethnologie par le président Élie Lescot, qui le nomme ensuite chargé d’affaires à Mexico en 1942. Il publie alors Autour de la campagne anti-superstitieuse et Contribution à l'étude de l'ethno-botanique précolombienne des Grandes Antilles puis, en 1943, Le Sacrifice du tambour-assoto(r).
De retour en Haïti en 1994, il décède à Port-au-Prince le 18 août 1944, des suites d’une cirrhose du foie, quelques semaines avant la publication de Gouverneurs de la rosée.
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Sources : Léon-François HOFFMANN, Littérature d’Haïti, Vanves, EDICEF/AUPELF, coll. « Universités francophones », 1995, 288 p. ; site Internet :
www.lehman.edu/ile.en.ile Bibliographie
Essais
Contribution à l'étude de l'ethnobotanique précolombienne des Grandes Antilles, Imprimerie de l'État, Port-au-Prince, 1942
Poésie
Bois d'ébène, Presses Nationales d'Haïti, Port-au-Prince, 2005
Bois d'ébène, suivi de Madrid, Mémoire d'encrier, Montréal, 2003;
Bois d'ébène, Imprimerie Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1945
NouvellesLa proie et l'ombre, Éditions La Presse, Port-au-Prince, 1930; Fardin, Port-au-Prince, 1977
Oeuvres principales
Oeuvres complètes, (édition établie par Léon-François Hoffmann), ALLCA XX (Collection Archivos), Madrid, 2003
RomansLa montagne ensorcelée, Imprimerie E. Chassaing, Port-au-Prince, 1931; Éditeurs français réunis, Paris, 1972; Fardin, Port-au-Prince, 1976; Mémoire d'encrier, Montréal, 2005
Gouverneurs de la rosée, Imprimerie de l'État, Port-au-Prince,1944; La Bibliothèque Française, Paris, 1946; Les Éditeurs Français Réunis, Paris:,1961; Le Temps des Cerises, Pantin, 2000; Mémoire d'encrier, Montréal, 2004
Les fantoches, Imprimerie de l'État, Port-au-Prince,1931; Fardin, Port-au-Prince, 1977 _____________________
Source : Site Internet :
www.lehman.edu/ile.en.ile Hommage de Nicolas Dickner
Prendre sa destinée en main
Je n’oublierai pas de sitôt mon premier contact avec l’œuvre de Jacques Roumain. C’est Rodney Saint-Éloi – encore et toujours lui – qui m’a mis Gouverneurs de la rosée entre les mains.
On n’aurait pu trouver un moment plus tristement significatif pour lire ce roman, qui raconte la difficile reconstruction d’une communauté : quelques jours plus tard, Port-au-Prince était à moitié rasée par le tremblement de terre.
J’ai relu Gouverneurs de la rosée tout de suite après le séisme, pendant que tournaient en boucle les manchettes, et la prose de Roumain brodait un commentaire grinçant sur l’actualité. Ainsi sont les grands romans : aussi pertinents que le journal du matin.
Publié en 1945, Gouverneurs de la rosée décrit le retour tumultueux de Manuel Jan-Josef à Fonds-Rouge, son village natal, frappé par la discorde et la sécheresse. Quinze ans d’exil cubain ont fait de Manuel un homme hybride, complexe. Il rapporte des souvenirs étonnants, des convictions nouvelles – et une solution de son cru pour résoudre la sécheresse.
Une solution qui, forcément, dérange.
Observateur habile, Roumain dresse de cette petite communauté un portrait fouillé, détaillé, mais qui ne sent jamais le ragoût didactique. En un mot : on s’y croirait.
Tout, dans ce texte, est soigneusement dosé : poésie, humour, laideur, et parenthèses ethnologiques. Cet équilibre se manifeste d’ailleurs dès les premiers mots : Gouverneurs de la rosée. Titre magnifique, qui paraît décrire une autorité bien dérisoire – mais aucune dérision dans cet oxymore, qui exprime au contraire la grandeur de celui qui maîtrise les moyens de sa propre survie.
Et pour Jacques Roumain, cela consiste d’abord à prendre sa destinée en main.
Dès les premières pages, il s’attaque au fatalisme et à la superstition – et notamment à cette idée tenace selon laquelle Haïti souffrirait d’une ancienne malédiction. Face à la sécheresse, Manuel affirme que « Dieu n’a rien à voir là-dedans », et que les sacrifices aux loa ne sont que « bêtises et macaqueries. » Ce qui compte, tranche-t-il, « c’est le sacrifice de l’homme. »
Le biais politique est évident : militant communiste, Roumain avait forcément des penchants matérialistes. On ne saurait toutefois réduire Gouverneurs de la rosée à une simple fiction marxiste. Manuel Jan-Josef, après tout, n’est pas le gardien du dogme : il connaît les usages et sait s’y plier lorsque cela sert sa cause ou son plaisir.
Cela explique sans doute comment Roumain a pu poser sur le sacrifice un regard neuf. Alors qu’il aurait été facile de jouer une énième Passion de Jésus-Christ, Gouverneurs de la rosée évite habilement ce cliché. Jusqu’au dernier moment, Manuel demeure pragmatique. Il sait que la raison seule peut transformer un banal homicide en sacrifice – lequel n’est, par définition, qu’une mort fructueuse.
Le récit d’une Passion ? Si l’on veut. Mais une singulière Passion, plus rationnelle que mystique.
Nous nous complaisons volontiers dans l’idée de l’irrationalité caraïbe. Jacques Roumain bouscule ce poncif – et c’est ainsi que Gouverneurs de la rosée demeure, en dépit de sa délicate poésie, un roman dérangeant.
Extrait de Gouverneurs de la rosée
Manuel entoura sa mère de ses longs bras musclés:
– Assez de chagrin, t'en prie maman. Depuis ce jour d'aujourd'hui, je suis icitte pour le restant de ma vie. Toutes ces années passées, j'étais comme une souche arrachée, dans le courant de la grand'rivière; j'ai dérivé dans les pays étrangers; j'ai vu la misère face à face; je me suis débattu avec l'existence jusqu'à retrouver le chemin de ma terre et c'est pour toujours:
Délira essuya ses yeux:
– Hier au soir, j’étais assise là où tu me vois: le soleil était couché, la nuit noire était là, déjà il y avait un oiseau dans le bois qui criait sans arrêt; j’avais peur d’un malheur et je songeais : est-ce que je vais mourir sans revoir Manuel? C’est que je suis vieille, pitite mouin; j’ai des douleurs, le corps n’est plus bon et la tête n’est pas meilleure. Et puis la vie est si difficile – l’autre jour je disais à Bienaimé, je lui disais: Bienaimé, comment allons-nous faire? La sécheresse nous a envahi; tout dépérit: les bêtes, les plantes, les chrétiens vivants. Le vent ne pousse pas les nuages, c’est un vent maudit qui traîne l’aile à ras terre comme les hirondelles et qui remue une fumée de poussière : regarde ses bourbillons sur la savane. Du levant au couchant, il n’y a pas un seul grain de pluie dans tout le ciel : alors, est-ce que le bon Dieu nous a abandonnés?
– Le bon Dieu n’a rien à voir là-dedans.
– Ne déparle pas, mon fi. Ne mets pas de sacrilèges dans ta bouche.
La vieille Délira, effrayée, se signa.
– Je ne déparle pas, maman. Il y a les affaires du ciel et il y a les affaires de la terre, ça fait deux et ce n’est pas la même chose. Le ciel, c’est le pâturage des anges; ils sont bienheureux, ils n’ont pas à prendre soin du manger de du boire. Et sûrement qu’il y a des anges nègres pour faire le gros travail de la lessive des nuages ou balayer la pluie et mettre la propreté du soleil après l’orage, pendant que les anges blancs chantent comme des rossignols toute la sainte journée ou bien soufflent dans de petites trompettes comme c’est marqué dans les images qu’on voit dans les églises.
– Mais la terre, c’est une bataille jour pour jour, une bataille sans repos : défricher, planter, sarcler, arroser, jusqu’à la récolte, et alors tu vois ton champ mûr couché devant toi le matin, sous la rosée, et du dis : moi untel, gouverneur de la rosée et, l’orgueil entre dans ton cœur. Mais la terre est comme une bonne femme, à force de la maltraiter, elle se révolte : j’ai vu que vous avez déboisé les mornes. La terre est toute nue et sans protection. Ce sont les racines qui font amitié avec la terre et la retiennent : ce sont les manguiers, les bois de chênes, les acajous qui lui donnent les eaux des pluies pour sa grande soif et leur ombrage contre la chaleur de midi. C’est comme ça et pas autrement, sinon la pluie écorche la terre et le soleil l’échaude : il ne reste plus que les roches.
– Je dis vrai : c’est pas Dieu qui abandonne le nègre, c’est le nègre qui abandonne la terre et il reçoit sa punition : la sécheresse, la misère et la désolation.
– Je ne veux plus t’entendre, fit Délira secouant la tête. Tes paroles ressemblent à la vérité et la vérité est peut-être un péché.
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Source :
Gouverneurs de la rosée (pages 24-26), Éditions Mémoire d'encre, 2004
extrait du documentaire intitulé
Jacques Roumain, la passion d'un pays du cinéaste haïtien, Arnold Antonin
Extrait 1Extrait 2 Page Facebook de Jacques Roumain