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Activités littéraires

Jean-Price Mars (1876 - 1969)


Jean PRICE-MARS est né à la Grande-Rivière du Nord (Haïti) le 15 octobre 1876 et est mort à Pétionville (Haïti) le 1er mars 1969. À la fois médecin, ethnographe, diplomate, homme d'état, pédagogue et écrivain, il est considéré comme le principal maître à penser haïtien du XXe siècle.

Jean Price-Mars perd en bas âge sa mère et est élevé par une grand-mère catholique et un père protestant dans une ambiance de tolérance religieuse. C'est son père qui assure lui-même ses études primaires en intégrant, dans son enseignement général, certains éléments du folklore haïtien, et même parfois le créole. Jean Price-Mars débute ensuite ses études secondaires au Lycée Grégoire du Cap-Haïtien et les achève au Lycée Pétion à Port-au-Prince. Il reçoit en 1899 une bourse qui lui permet d'entreprendre à Paris des études en médecine qu'il ne finira que 22 ans plus tard. En même temps, il s'engage dans d'autres études – en sciences humaines et sociales – en fréquentant la Sorbonne, le Collège de France et le musée du Trocadéro. Peu après, il débute une carrière diplomatique qui s'étendra sur une période de plus de 50 ans. Ses nombreux séjours officiels en Europe lui permettent d'approfondir ses connaissances dans de nombreux domaines, et en particulier sur l'Afrique.

Son souci constant d'améliorer le sort de l'Haïtien moyen a largement nourri sa contribution à la théorie de la diaspora africaine et au panafricanisme culturel. La production prolifique de Price-Mars repose sur des méthodes historiques et comparatives. Son ouvrage majeur Ainsi parla l'oncle (1928), écrit en français, étudie les fondements à la fois historiques et folkloriques de la culture haïtienne. Price-Mars y affirme que les Haïtiens ne sont pas des «Français colorés», mais des hommes nés en des conditions historiques déterminées et ayant un double héritage, français et africain. Ainsi parla l'oncle est la première tentative de réaliser une étude systématique de la culture des masses haïtiennes en la plaçant dans le cadre de la communauté nationale. Écrit pendant l'occupation américaine d'Haïti (1915-1934), ce livre pionnier vise clairement le but de soutenir le moral des Haïtiens en développant un nationalisme culturel.

En fondant l'Institut d'Ethnologie à Port-au-Prince en 1941 – où il occupe les chaires de sociologie et d'africologie jusqu'en 1947 – Price-Mars a joué un rôle majeur dans le développement des sciences sociales en Haïti. Dans un contexte plus large, dans un monde encore essentiellement colonial, la création d'un centre de recherche permettant de former des ethnologues haïtiens en Haïti est un exemple notable de décolonisation du savoir anthropologique. L'influence des travaux de Price-Mars dépasse largement le cercle, sur plusieurs générations, des écrivains, des scientifiques et des artistes haïtiens. L'influence des travaux de Price-Mars dépasse largement le cercle, sur plusieurs générations, des écrivains, des scientifiques et des artistes haïtiens. Son autorité ethnographique, ses écrits et ses recherches sont une source d'inspiration et d'innovation pour les élites de la diaspora africaine du Nouveau Monde et de l'empire colonial français.

C'est dans le Paris des années 1930 (La revue du monde noir, le salon de Paulette Nardal) que Price-Mars se lie avec d'autres intellectuels de la diaspora d'Afrique et des écrivains de la «Harlem Renaissance». Le mouvement de la Négritude, qui a contribué largement au nationalisme culturel d'Afrique, émerge de l'effervescence idéologique et littéraire de ces milieux. En 1956, lors du premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris, Jean Price-Mars est élu président à l'unanimité. La même année, il devient le premier président de la Société Africaine de culture, un organisme lié à l'Unesco. Cette reconnaissance sur le plan international lui vaut d'être considéré comme l'homologue francophone de W.E.B. Dubois par certains spécialistes du panafricanisme.

Auteur de plus d'une centaine d'articles, de discours et de conférences dans les domaines de l'anthropologie, l'histoire, la pédagogie, la politique et la littérature, Jean Price-Mars a reçu plusieurs prix et distinctions : Légion d’Honneur (Paris) en 1956; doctorat honoris causa de l’Université de Paris en 1957; membre de l’Académie des Sciences d’Outre-mer (Paris), du comité d’honneur de l’ADELF (Association des écrivains de langues française, alors nommée AEFMOM, Paris), candidat au Prix Nobel de littérature, médaille d’argent du prix de la langue française de l’Académie française en 1959; premier lauréat du Prix littéraire des Caraïbes en 1965; Grand-Croix de l’Ordre de Malte; commandeur de «El Sol» du Pérou; Grand Cordon du Chêne du Liban; etc. En 1966, il est invité au Sénégal, indépendant depuis peu, où il est nommé Docteur Honoris Causa de l'Université de Dakar. Le président et poète Léopold Senghor reconnaît alors son influence dans l'émergence du concept de la Négritude.

Pionnier de son temps, Price-Mars reste aussi très actuel. Au-delà d'un discours savant sur l'Afrique matrice, il a élaboré un nouveau modèle esthétique inspiré de faits historico-culturels et profondément ancré dans l'écologie et le champ référentiel antillais. Ses idées devancent ainsi de plusieurs générations celles des Antillais prônant la Créolité et dont les œuvres occupent aujourd'hui une place non négligeable sur la scène littéraire internationale. En 1959, l'Académie Française a accordé à Price-Mars un prix spécial qui distingue l'ensemble de son œuvre.

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Source:  Site Internet  Littérature des îles - Île en île

 
Bibliographie
 

Ainsi parla l'oncle
(essai d'ethnographie). Compiègne (France): Imprimerie de Compiègne, 1928; New York: Parapsychology Foundation, 1954; Montréal: Leméac, 1973, 1979; Port-au Prince: Imprimeur II, 1998; Ainsi parla l'oncle suivi de Revisiter l'Oncle. Montréal: Mémoire d'encrier, 2009.
















La Vocation de l'élite
. Port-au-Prince: Edmond Chenet, 1919; Port-au-Prince: Ateliers Fardin, 1976; Port-au Prince: Les Éditions des Presses Nationales d'Haïti, 2001.

Joseph Anténor Firmin
. Port-au-Prince: Imprimerie du Séminaire Adventiste, 1978 (posthume).

Lettre Ouverte au Dr. René Piquion, directeur de l'Ecole normale supérieure, sur son manuel de la négritude. Port-au Prince: Éditions des Antilles, 1967.

Vilbrun Guillaume-Sam: ce méconnu. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État, 1961.
(Ébauches, 2e série) De la préhistoire d'Afrique à l'histoire d'Haïti. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État, 1962.

Silhouettes de nègres et de négrophiles. Paris: Présence Africaine, 1960.

De Saint Domingue à Haïti: Essai sur la culture, les arts et la littérature. Paris: Présence Africaine, 1959.

Le bilan des études ethnologiques en Haïti et le cycle du Nègre. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État, 1954.

La République d'Haïti et la République Dominicaine. Port-au-Prince: s.n., 1953; Lausanne: Imprimerie Held, 1954.

Jean Pierre Boyer Bazelais et le drame de Miragoâne: à propos d'un lot d'autographes, 1883-1884. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État, 1948.

Contribution haïtienne à la lutte des Amériques pour les libertés humaines. Port-au-Prince: Imprimerie de l'État, 1942.

Formation ethnique, folkore et culture du peuple haïtien. Port-au Prince: Éditions Virgile Valcin, 1939.

Une étape de l'évolution haïtienne. Port-au-Prince: Imprimerie La Presse, 1929.

 
Hommage de Jean Morisset
 

 
À la rigueur, l’homme le plus distingué
de ce pays aimerait mieux qu’on lui trouve
quelque ressemblance avec un Esquimau,
un Samoyède ou un Toungouze plutôt que
de lui rappeler son ascendance guinéenne
ou soudanaise.
J. P.-M.

 
 
Tant de fois a été reprise l’assertion rapportée ci-dessus qu’on se demande ce que l’Esquimau, le Samoyède ou le Toungouze peuvent en penser ? D’autant qu’on trouve présentement dans le Grand Nord canadien, les premiers jeunes ressortissants métissés d’ascendance inouk-haïtienne et franco-canadienne.

Ainsi y a-t-il un quelque chose de prémonitoire dans la pensée d’un Price-Mars. Ramenée trop souvent au seul ouvrage intitulé Ainsi parla l’Oncle… — paru à Port-au-Prince en 1928, accompagné du sous-titre «Essais d’ethnographie» — l’œuvre de Price-Mars foisonne pourtant de quelque 300 articles, témoignages, études, lettres, textes et discours divers, etc. surgissant d’un réseau hydrographique dendritique coulant des affluents de l’oralité et de la mémoire restituée.

Infime privilège pour un pays, joyeuse célébration pour un peuple, qu’ait germé dans son sein et ses sourçailles, à flanc de morne, à hauteur de plateau ou à rebord de Grande rivière du Nord, un vieil oncle qui regarde, qui entend et qui hume de partout la parole laissée pour compte au carrefour des incertitudes.

Un vieil oncle inspiré de lodyans évaporées, nourri de sédiments occultés et qui reprend et raconte ce qu’il a entendu et senti sous le crépuscule des confidences, à l’ombre du mapou, l’arbre sacré des vodouisants de la brunante. Un vieil oncle lettré, formé aux alizés de la légende et la tradition tout en demeurant serti d’effluves médicales, botaniques et gréco-latines… Et qui n’a cessé de parcourir le pays que tellement de ses compatriotes n’ont pas cru bon d’explorer, de regarder et d’écouter.

J’ai devant les yeux un exemplaire de la 1ère édition d’Ainsi parla l’Oncle, collection Bibliothèque haïtienne, paru à l’imprimerie de Compiègne. C’est en sa qualité et état de médecin que le «Dr Price-Mars» a estimé devoir inscrire, avant sa propre préface, la mention suivante. «De généreux amis ont bien voulu honorer ce livre d’une souscription. Nous leur offrons ici le témoignage de notre gratitude». L’exemplaire que je tiens s’accompagne d’une dédicace à la graphie très soignée, rédigée d’une belle plume sur quatre lignes :
 

 
Respectueux hommage à Madame
Reine Malouin, femme de Lettres.
Dr Price-Mars
Pétionville 1er février 1938
 

















Voir dans la superbe réédition que vient de produire Mémoire d’encrier, Ainsi parla l’Oncle suivi de Revisiter l’Oncle (Montréal, 2009) la bibliographe dressée par Léon-François Hoffmann. Le présent texte est une adaptation de la contribution de Jean Morisset à cet ouvrage, sous le titre de Hommage à l’Oncle-Mapou de la résistance…

Comment demeurer insensible devant, à l’endroit d’une compatriote, une marque aussi attentionnée révélant implicitement un échange spirituel Haïti/Canada, un clin d’œil géographique Haïti/Québec avant la lettre ? Madame Malouin a fréquenté Haïti, ses paysages, ses artistes et ses écrivains une bonne vingtaine d’années au cours de l’entre-deux guerre, durant et après l’occupation yanquie (1915-1935). Une telle fréquentation devait donner des suites, car j’ai aussi devant moi l’édition d’Ainsi parla l’Oncle, parue chez Leméac à Montréal, en 1973, dans la collection Caraïbes avec, cette fois, deux différences d’importance. Le sous-titre «Essais d’ethnographie» a sauté et le Dr Price-Mars est devenu Jean Price-Mars.

Ainsi, entre Port-au-Prince et Montréal, au fil d’une parenthèse qui s’allonge sur quarante-cinq années d’une édition à l’autre, on a le sentiment que le clinicien-spécialiste est devenu écrivain sans plus de spécification pour légitimer son dire. Le contenu d’Ainsi parla l’Oncle n’a soudain plus besoin d’être anthropologisé pour se faire haïtien.

 
Contes, légendes, devinettes, chansons, proverbes, croyances, fleurissent avec une exubérance, une générosité et une candeur extraordinaires, dira Price-Mars en conclusion. Magnifiques matières humaines dont s’est pétri le cœur chaud, la conscience innombrable, l’âme collective du peuple haïtien.
 
Que dire d’un Price-Mars si attentif à l’âme et au cœur de son pays, sinon que la lecture québécoise fait de celui-ci un écrivain à part entière sous sa trajectoire diplomatique et politique.

Personne ne tiendra rigueur à Price-Mars d’avoir caressé la tentation de vouloir se présenter à la présidence de la République — comme il en fut et comme il en est de plusieurs de ses compatriotes. Mais on se félicite qu’il ait heureusement échoué. Ce qui lui permettra de représenter plus librement son pays et de devenir, selon les mots de Senghor, le «Père de la Négritude», tout en promenant alors de par le monde, à travers sa propre personne, son Pays d’Ayiti.

Tous ces éléments font de son ouvrage un genre dépassant l’essai, la science et l’histoire pour façonner une œuvre-témoin où la prise en charge du vécu et de la mémoire, du conte et du dire renvoient à un acte essentiellement créatif ? Si bien que la présomption scientifique et le recours à l’ethnographie paraissent n’avoir constitué, au départ, qu’une cape protectrice pour déjouer la censure identitaire et révéler ainsi Haïti à Haïti elle-même par la transformation de la tradition orale et du socle haïtien en ferment littéraire.

Price-Mars se défendrait pourtant avec virulence d’être un créateur. Puisque c’est le peuple comme substance palpable qui constitue à ses yeux le contenu de son ouvrage au-delà de tout emprunt à l’imaginaire.

Son propos vise précisément à vaincre le bovarysme littéraire et collectif qui ont amené, remarques-t-il, les intellectuels à se prendre pour des «Français colorés» ! Ce dernier se défendrait encore plus de céder à quelque «réalisme magique» avant la lettre, puisque c’est précisément la magie d’un réalisme réprimé par l’élite qu’il entend faire ressortir de l’évidence nationale bâillonnée.

La seule magie qui puisse alors survenir, c’est celle d’une élite qui oserait abandonner sa «bouffissure orgueilleuse cantonnée en une négation obstinée et farouche» pour faire enfin la paix avec la richesse répudiée de ses propres viscères géographiques et de son débordement de mémoire.

Devant les histoires et les contes de l’Oncle Bouqui et de Ti-Malice se métamorphosant parfois en Compère Lapin ou en Maître Macaque et dont notre enfance a été bercée, rappelle Price-Mars la bouffissure éhontée de notre élite se cantonne en une négation obstinée et farouche [qui] ferme les yeux à l’évidence [sous] le pharisaïsme de ses mensonges conventionnels.
 
La superbe des uns et des autres aura beau se cabrer contre la solidarité des fautes et des péchés, le bovarysme des dilettantes aura beau leur dicter des actes de lâcheté et de mensonge, l’imbécillité des égoïsmes des classe aura beau déclencher des attitudes d’antipathie et des mesures d’ostracisme… rien ne saura empêcher que contes, légendes, chansons venues de loin ou transformés par nous, soient une partie de nous-mêmes…, nul ne peut empêcher que des croyances latentes ou formelles venues de loin, transformées, recrées par nous, aient été les éléments moteurs de notre conduite et aient conditionné l’héroïsme irrésistible de la foule qui se fit massacrer aux jours de gloire et de sacrifices pour implanter la liberté et l’indépendance du nègre sur notre sol ; rien ne peut enfin empêcher qu’à l’époque de transition et d’incertitude que nous vivons en ce moment [sous l’occupation yanquie dans les années 1910-1930]…, ces mêmes éléments impondérables ne soient le miroir qui reflète le plus fidèlement le visage inquiet de la nation. Ils constituent de façon inattendue et ahurissante les matériaux de notre unité spirituelle… Quoi donc a jamais exprimé plus complètement l’âme haïtienne ?
 
Plus que tout essai d’interprétation strictement historique et social, ce livre porte sur Haïti et sa richesse unique dans l’histoire orale et la mouvance créatrice des Amériques. Et moi, qui en fait lecture depuis la Grande rivière de Canada à peu près sur les mêmes méridiens qui traversent la Caraïbe ne peut m’empêcher de rester interrogatif… Pour ne pas dire un peu envieux de ne pas arriver à découvrir, dans les tréfonds géographiques du Canada de la résistance à la Conquête, un Mapou boréal de la magnitude de Price-Mars.

Price-Mars se sert alors de l’authenticité que lui confère l’Afrique ancestrale pour appuyer à chaque page et célébrer à chaque tournant, à même une langue écrite venue de l’Europe, l’identité d’une Haïti en passe d’américaniser l’Afrique sur le sol du Monde nouveau. Si bien qu’en faisant constamment appel au «continent premier de l’humanité» pour sustenter la richesse d’Haïti aux yeux de son élite, c’est de l’américanisation de l’Afrique par sa transplantation haïtienne dont il est question ici. Tout autant que de la défrancisation de l’Europe chrétienne à même le cérémonial spirituel, culinaire et érotique que constitue le rituel vaudou. Ainsi, est-ce la triple liaison créole, vaudou et manger qui instaure un Monde nouveau imprévu au centre du Nouveau monde — une «Amérique haïtienne» — neutralisant l’Europe par l’Afrique, et réciproquement, le tout reposant sur un fonds aborigène qu’on tend à oublier malgré le nom autochtone de l’Isle.

Tous les noms et les sons traversant le sanskrit et le vernaculaire caraïbe que seule la page blanche de l’espace a conservé, comment ne pas les concevoir comme des poèmes de la terre attendant depuis toujours leur transcription ?

De Fonds-Verrette à Bouquette, des Monts de Cartache à Savane-Zombi en passant par Morisseau-Salagnac, de Boucan-Carré à Marmelade en observant, du haut des Montagnes Noires, Mombin Crochu et Mont Organisé Ouanaminthe, du côté de la Dominicanie, Bassin Bleu et Nan-Coucou bien au-delà de Plaisance vers les massifs de Terre-Neuve, sans oublier Capotille, Maniche, de Maïssade, Mal bois d’Homme, Thomonde, Roche Mulâtre, Nan Malgré, Boucan Patriote, existe une écriture inconnue qui n’a pas encore livré ses secrets.

Ces milliers de toponymes créoles qui parsèment la carte d’Haïti pour en restituer le poème géographique possèdent leur contrepartie dans une «Province de Québec» qui a effacé, dans l’entre-deux guerre, près de dix mille toponymes autochtones afin, a-t-on affirmé, de ne pas offusquer les oreilles du touriste français. Tous ces noms de lieu et qui traversent comme un firmament éclairé le texte de Price-Mars, comment ne pas en égrener quelques-uns pour le seul plaisir et le goût de leur sonorité !
 
Sénac Hacha
Épaminondas Labasterre
Féfé Candidat
Éliézer Pititecaille
Boute-Négue
Dorismène Mainminne
et
Ti-Jean Pierre-Jean
Dorméus Béralus
Méséide Jaccaint
Antoine Innocent
Masillon Coincou
Jan-Jan Damoclès
Occide Jeanty
sans oublier
Sainte-Dadegonde
Saint-Bouleversé
et le Brave Baron Samedi
sinon la Grande Brigitte du lundi
 
Il y a là un vieux fonds cacique quisquéyen rejoignant, à son insu, un Québec, un Canada farouche et sauvage ayant conduit la France à se faire cannibaliser au fond des bois, ne serait-ce que par le cérémonial de torture où le cœur du missionnaire est dévoré par l’Iroquois et la chevelure de l’autochtone scalpée par le Canadien lui-même conne rituel d’ensauvagement identitaire.

Ainsi, le Canadien (devenu québécois) qui lit Price-Mars ne peut manquer de dresser constamment des parallèles entre les deux pôles de l’Amérique franco-créole. Et cela, d’autant plus que tout un pan littéraire du Québec des dernières décennies se fonde sur le refus du géographique et du précambrien, de l’hiver et du sauvage, dans le but de se reconstituer l’identité purifiée qui puisse, à ses yeux, lui donner place au banquet de l’Élysée, au même titre que les anciennes élites coloniales de l’Empire.

Il est révélateur de constater comment Price-Mars a alors recours à l’esprit sauvage et à l’espace moqueur pour faire émerger une Haïti qui dépasse nettement l’étude et l’essai conventionnels qu’on lui a toujours consacré sur les plans historique et politique. Impossible de lire des passages comme ceux-ci sans y avoir la marque d’une littérature en gestation à même une nourriture révolutionnaire, celle de la langue haïtienne et de son corps géographique.
 
Quant à Ville-Bonheur, elle est haut perchée sur la ligne montagneuse qui étire la sierra occidentale du Cibao vers le Golfe de la Gonave, jusqu’à la pointe de Saint-Marc. Ville-Bonheur est un don de Saut-d’Eau et Saut d’Eau, jailli de la pente dénudée de Doscale est, à son tour, un présent de la Tombe. La rivière, dans sa hâte fébrile de rejoindre la vallée de l’Artibonite, bondit en multiples cascades, resserrée, étranglée dans les fentes étroites de la montagne et s’impatiente en rauques rugissements contre les pitons qui renvoient à d’autres la vague déferlante de ses eaux. Nombreux sont les rocs qui se dressent devant elle. Elle fond dessus en masses haletantes jusqu’à ce qu’enfin un plateau de faible amplitude lui fouille des canaux de terre grasse où elle étale la glace limpide de ses courants…
On connaît l’histoire de Mackandal exécuté en 1758. Il fut le plus célèbre de ces chefs qui exerçaient une véritable fascination sur leur entourage. Tous avaient la révolte comme objectif. Ils ne reculaient devant aucun moyen pour réaliser leurs desseins et si, d’aventure ils étaient pris et livrés au bourreau, ils allaient au supplice avec la foi hautaine du martyre. Les maîtres avaient beau multiplier les châtiments : castration, écartèlement, bûcher, roue, rien ne pouvait enrayer l’ardeur mystique des révoltés […]. Mais d’où pouvait venir une telle insouciance, un tel stoïcisme devant la souffrance si ce ne fut la certitude absolue, la confiance inébranlable que la victime […] étant assurée au surplus que, quel que fut le sort qui lui écherrait, le triomphe ultérieur de ses revendications est infaillible et, certaine, la réalisation de ses espérances. Telle était la puissance de la foi qui conduisait les nègres au martyre
Le Vaudou est une religion parce que, à travers le fatras des légendes et la corruption des fables, on peut démêler une théologie [expliquant…] les phénomènes naturels et qui gisent de façon latente à la base des croyances anarchiques sur lequel repose le catholicisme hybride de nos masses populaires.
 
Eh ! Eh ! Bomba, Hen ! hen !
Canga Cafio té
Canga moune délé
Canga doki la
Canga li

A ia bombaia bombé
A ia bombaia bombé
Iam ma sama naquana
Iam ma sama naquana
Nous jurons
de détruire les Blancs
et tout ce qu’ils possèdent
Mourrons plutôt que d’y renoncer

 
Je tiens cette traduction pour quelque peu suspecte, de préciser Price-Mars. D’abord on ne nous a pas dit à quel idiome africain il [le célébrant] appartient. Ensuite, plusieurs mots tels que «aia bombé», semblent plutôt provenir de la langue des Aborigènes de l’île. En tout cas, une traduction locale le leur attribue comme un cri de guerre qui signifierait «plutôt mourir que d’être asservis.
 

Prenant et entremêlant le fonds biophysique et le fonds autochtone boyo-quisquéya, ces trois extraits disent tout de l’écrivain faisant surgir du coup de grandes pages d’écriture apocryphe.

Ainsi parla l’Oncle, mais à qui ?

Certes pas à une population qui ne sait déchiffrer que l’écriture de la terre et la topographie de sa propre peau. À l’élite alors qui ne sait lire, quant à allé, ni le pays, ni le peuple, ni sa mystique, insiste l’Oncle, convaincue que sa langue – le créole – constitue un antidote à toute forme d’écriture.

La brochette d’écrivains qui allait émerger dans le demi-siècle qui suivrait ne saurait mieux démentir les propos de Price-Mars. Nombreuses sont les œuvres paraissent héritières de l’exil dans le sillage catharsis d’un va-et-vient obligé pour découvrir le pays caché derrière un pays fantasmé au miroir du désir de l’Occident.
 
Nous avons, déclare l’Oncle en fin de parcours, lié brin à brin une lourde gerbe de traditions orales dans lesquelles on peut démêler des survivances de la terre d’Afrique, les apports de la colonisation européenne, l’ombre fugitive des souvenirs aborigènes et, enfin, le labeur ininterrompu des transformations locales sous la double pression d’une civilisation encore imprécise et la résistance d’une mentalité que le doute n’a jamais effleurée.
 
En conclusion à son ouvrage-plaidoyer, l’Oncle s’interroge…
 
Oui, pendant quatre cent ans, la race blanche, sans pitié ni miséricorde, a allumé la guerre intestine en Afrique, poussant le nègre contre le nègre,le pourchassant sans trêve ni merci pour satisfaire son ignoble trafic de chair humaine […] Puis, pendant deux siècles, elle a poussé ses bateaux chargés du bétail humain vers les rives de cette île déjà ensanglantée par l’extermination de l’Indien […] Et c’est ainsi que… nos pères… allaient se livrer sans s’en douter à la plus formidable expérience qui ait été tentée parmi les hommes […] Quel en est le résultat depuis cent ans ? Vous pouvez le voir par cette confusion de mœurs, de croyances et de coutumes d’où émerge lentement une forme sociale nouvelle […] Que sera-t-elle dans cent, deux cents, cinq cents ans ? Je l’ignore… Mais, de grâce, mes amis, ne méprisons plus notre patrimoine ancestral…

 
Nul n’aurait pu, en 1925-1930, pressentir que les Haïtiens essaimeraient partout dans les Amériques et dans le monde.

Merci à tous les Oncles et les Arbres sacrés de la résistance, merci à tous les filaments de la résurgence qui innervent les peuples. Merci d’avoir veillé en secret à la croisée de nos loas et de nos wendigos… loas exilés et wendigos maganés, soit, mais qui ont métissé leurs locks et leurs franges et pétri réciproquement leur désir.

Et que tous ceux-ci, entre l’oncle Bouqui et la Chasse-galerie, entre Ra-Ra Ti-Malice et Ti-Jean Carignan… que tous ceux-ci de Toussaint Louverture à Louis Riel… trament la voie d’un commun espoir à travers la voix inédite qui se module entre l’érable et le mapou.

Jean Morisset
 
 
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