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Activités littéraires

Marie Chauvet (1916 - 1973)

 



Marie Vieux Chauvet est née à Port-au-Prince (Haïti) le 16 septembre 1916, fille de Constant Vieux, homme politique (sénateur et ambassadeur), et de sa femme Delia Nones, juive originaire des Îles Vierges. Marie Vieux fait ses études à l'Annexe de l'École Normale d'Institutrices. Elle obtient son brevet élémentaire en 1933. Elle épouse le médecin Aymon Charlier, puis à la suite de son divorce, se marie avec l'agent de voyages, Pierre Chauvet.

Nourrie des grands principes égalitaires qui ont marqué des auteurs tels Brun Ricot, Seymour Pradel et Jacques-Stephen Alexis, Marie Chauvet s'insurge, comme Marie-Thérèse Colimon, contre les abus de tous genres dont sont victimes les femmes, les malheureux, les déshérités et tous les faibles. Déjà, dans sa première œuvre, La Légende des fleurs (publiée sous le pseudonyme de Colibri), Marie Chauvet explore à travers un conte allégorique le rêve de fraternité et de solidarité qui motive son écriture. Elle publie plusieurs romans, tous dominés par la question de l'égalité et de la justice.

Tout au long de sa vie, Marie Chauvet a mené une lutte ouverte contre la misère dans laquelle vit un grand nombre de ses compatriotes. Le vaudou, l'esclavage, le colonialisme (externe et interne) et l'érotisme font d'ailleurs partie de ses thèmes privilégiés. Empreinte d'un idéalisme certain, son œuvre est toutefois marquée par un existentialisme qui, déployé dans des structures textuelles de plus en plus complexes, lui donne une voix politique puissante. Fille d'Haïti évoquait en arrière-plan un mouvement révolutionnaire pouvant préfigurer ce qui allait se passer après l'avènement au pouvoir de François Duvalier. La Danse sur le volcan (1957) est l'un des rares romans haïtiens sur la période révolutionnaire, roman dans lequel on retrouve les figures historiques telles que Vincent Ogé. Dans Fonds des Nègres, paru en 1960, Marie Vieux Chauvet démontre les corruptions de la classe paysanne par le pouvoir. Amour, colère et folie va plus loin dans sa critique très poussée des milieux bourgeois haïtiens.

Au début des années 1960, Marie Chauvet fait figure de proue au sein d'Haïti Littéraire. Seule femme dans le groupe d'écrivains – en compagnie d'auteurs tels que Davertige, Serge Legagneur, Roland Morisseau, Anthony Phelps et René Philoctète – elle ouvre sa maison de Bourdon au groupe le dimanche pour des réunions sociales et littéraires très animées.

Avec le durcissement du régime de François Duvalier, Marie Chauvet se retire chez elle pour écrire ; en six mois, elle rédige une première version d'Amour, colère et folie. Quand elle le termine, elle envoie le manuscrit à Simone de Beauvoir qui, en reconnaissant la valeur, soutient sa publication aux Éditions Gallimard en 1968. Jugeant le risque que peut encourir les proches de Marie Chauvet, sa famille intervient auprès des éditions Gallimard pour en racheter tout le stock et en interdire la vente. Pendant plus d'une génération, le triptyque ne circulera qu'en quelques rares copies qui se vendent très chères ; il sortira même dans une édition clandestine et non-autorisée en 2003.

Suite au retrait d' Amour, colère et folie des librairies, Marie Chauvet décide de s'exiler à New York et de se divorcer. En troisième noces, elle épouse à New York un américain, Ted Proudfoot. Son dernier livre, Les Rapaces – écrit entre 1971, date de la mort de François Duvalier, et 1973, date de la mort de Marie Vieux Chauvet – est une fable magnifique sur le rôle de l'écrivain, engagé jusqu'au sacrifice de sa vie, ainsi qu'un commentaire sobre mais décapant sur les classes sociales haïtiennes, et sur les relations de dépendances entre le pouvoir haïtien et les puissances étrangères. Le livre est édité à titre posthume en Haïti en 1986 sous le nom de Marie Vieux, aux éditions Henri Deschamps, après le départ de Jean-Claude Duvalier. Marie Vieux Chauvet meurt à New York le 19 juin 1973.

Les Éditions Maisonneuve & Larose / Emina Soleil rééditent l'œuvre de Marie Vieux-Chauvet avec la publication de La Danse sur le volcan en 2004 et, trente-sept ans après sa première publication, Amour, colère et folie en 2005.

– Joëlle Vitiello

Références: Elles écrivent des Antilles, sous la direction de Suzanne Rinne et Joëlle Vitiello (Paris: l'Harmattan, 1997: 37-38) et le chapitre « Fictions of Haiti » par Joan Dayan (référence ci-dessous).

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Source :
Site Internet d’Île en Île (avec l'aimable autorisation de l'éditeur)


 
Bibliographie

Romans
  • Fille d'Haïti. Paris: Fasquelle, 1954.
  • La Danse sur le volcan. Paris: Plon, 1957; Paris / Léchelle: Maisonneuve & Larose / Emina Soleil, 2004 (réédition avec une préface de Catherine Hermary-Vieille).
  • Fonds des Nègres. Port-au-Prince: Henri Deschamps, 1960.
  • Amour, colère et folie. Paris: Gallimard, 1968; Paris / Léchelle: Maisonneuve & Larose / Emina Soleil, 2005.
  • Les Rapaces. Port-au-Prince: Deschamps, 1986.

Théâtre
  • La Légende des fleurs. Port-au-Prince: Henri Deschamps, 1947; Port-au-Prince: Éditions Marie Vieux, 2009.
  • Samba. Mise en scène vers 1948 à Port-au-Prince. Inédit.
  • Amour, colère et folie, adaptation de José Pliya. Paris: Avant-Scène Théâtre, 2008.

Le roman Amour, colère et folie par Marie Vieux-Chauvet, adapté pour la scène par José Pliya. De cette adaptation, 'Amour' est mise en scène par Vincent Goethals, avec Magali Comeau-Denis (Claire) et Cyril Viallon (danseur) et joué à l'Artchipel (Guadeloupe), sur la Scène nationale d'Evry et au Tarmac de la Villette, 2007-2008; 'Colère' est mise en scène par François Rancillac, avec Nicole Dogué (Laura), prévu à l'Artchipel (Guadeloupe) en octobre 2008; et 'Folie' sera mise en scène par José Exélis, en octobre 2009 à l'Artchipel.

Nouvelle
  •  Ti-Moune nan bois ». Optique 7 (septembre 1954): 57-60.

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Source :
Site Internet d’Île en Île (avec l'aimable autorisation de l'éditeur)


Hommage de Dany Laferrière

 
Marie Chauvet a bien écrit le grand roman des années noires de la dictature haïtienne
 

Parler de la romancière Marie Chauvet (1916-1973) c’est parler d’un seul livre, mais quel livre! Son roman Amour, Colère et Folie, est devenu avec le temps le grand roman des années noires de la dictature de Duvalier, communément appelé Papa Doc. L’histoire du livre est en elle-même une simple tragédie. Marie Chauvet vient de la bonne bourgeoisie de Port-au-Prince. Elle fait partie d’un groupe littéraire dans le vent, elle écrit, enfin elle mène une vie à la fois intellectuelle et mondaine sous une dictature déjà sanglante. Gallimard réunit, en 1968 (l’année de toutes les subversions) trois de ses récits sous un titre général : Amour, Colère et Folie. Jusque là tout va bien. Comme elle n’avait produit que quelques légers récits, personne dans son entourage ne semblait avoir pris la mesure du manuscrit qui s’est révélé être une déconstruction en règle de la dictature. Un texte crépitant d’intelligence, précis et violent. Le regard froid et objectif de Chauvet semblait n’épargner personne. On avait déjà vu cela dans le temps mais jamais de la part d’une femme. Enfin le grand roman qui expose les ficelles pourries de la dictature. La rumeur circule à Port-au-Prince que François Duvalier, après avoir lu le roman, est entré dans une folle fureur, ce qui mettrait l’auteur et sa famille en grand danger. Le mari de Chauvet rachète immédiatement de Gallimard tout le stock qu’il fait détruire dans un ultime effort pour calmer le Moloch. Mais Chauvet meurt d’un cancer en 1973, à New York, où elle s’était exilée depuis 1968. Quel est donc ce livre capable de provoquer de tels bouleversements dans la vie de son auteur et, sur un mode moins dramatique, de son lecteur?


Une araignée cruelle

Je me souviens de ma surprise en découvrant ce livre, il y a plus de quarante ans. J’étais étonné de le trouver dans la vieille armoire, bien caché sous les draps propres. Comment cet exemplaire neuf d’un roman mis à l’index (quelques exemplaires avaient échappé au massacre) s’était-il retrouvé là? Quand est-ce que ma mère l’avait acheté? Surtout où? Qui le lui avait donné ou vendu? Savait-elle que ce livre était un brûlot? Ce sont des questions qu’on aurait aimé lui poser à la chambre des tortures de Papa Doc. Je l’ai tout de suite commencé pour ne plus le lâcher durant toute la nuit. On était encore à une époque de la dictature pleine de murmures et de secrets, et je parvenais difficilement à déchiffrer ce nouveau langage politique - un cocktail de violences et d’amateurisme. Mais, là tout s’étalait sous mes yeux. La nouveauté de cette vision, c’est que Marie Chauvet ne s’était pas contenté d’une facile analyse de la dictature, elle a poussé ses enquêtes jusque dans les profondeurs psychologiques de l’individu haïtien. Le résultat est foudroyant. Il y est dit, de manière inoubliable, que tous tant que nous sommes, révolutionnaires, saints, dictateurs, exilés, petit-bourgeois, poètes, militants, arbres, pierres, oiseaux, nous vivons illuminés par les fantasmes du pouvoir et du vaudou. C’est, on s’en doutait, ce qu’il ne fallait pas dire. Ainsi donc la droite l’a refoulée; le centre, ignorée; la gauche, reniflée. Pour ces trois courants de la pensée (et de l’action) politique haïtienne, elle a osé braquer le projecteur sur ces diablotins qu’on avait si profondément enfouis dans les replis de notre conscience. Chauvet a trahi sa classe en même temps que la révolution (c’est ainsi qu’on appelait le projet politique de la gauche à l’époque). Amour, Colère et Folie : trois coupes de la réalité haïtienne mise à nu. Monde clos, sauvage, féroce que Chauvet a tricoté serré comme une araignée cruelle et rusée.


Amour

Dans Amour, Colère et Folie, il y a d’abord Amour. Longue histoire de 152 pages chargée de gémissements, de cris et de chuchotements, vécue sous l’œil pervers et cruel d’une femme sans mari, vierge et lucide. Elle vit dans cette maison cossue, en plein cœur de cette ville de province un peu endormie, où elle partage ses journées avec ses deux sœurs. Claire Clamont est une femme de 40 ans avec un visage ingrat et des blessures secrètes qu’elle a accumulées tout au long de sa vie. C’est qu’elle est « brune », et ses sœurs des « mulâtresses-blanches ». Qui connaît la question de couleur sait que c’est la blessure déterminante dans ces anciennes colonies. De ce fait, Claire Clamont est mise à part, et de son coin, elle observe, manigance, et veille au malheur des autres. Toutefois, cette haine devait avoir une source, ou plutôt un puits. C’est sa personne. Elle se présente comme « une punaise sournoise tapie dans les coins des meubles ». Pour clarifier les choses, elle précise : « J’attends là ma proie patiemment pour lui sucer le sang. » S’agissant de ses fantasmes sexuels, elle a l’impression de « sentir le rance avec ce sexe vierge et affamé serré entre ses cuisses ».

Le ton est donné, et elle n’a pas de mots moins durs, on s’en doute bien, pour les autres. En fait ni plus, ni moins. Impitoyablement juste. Sauf pour Jean Luze, le mari de sa sœur pour qui elle a perdu la tête faute de perdre autre chose. À propos de ce Jean Luze (un Français), elle s’interroge : « Pourra-t-il panser en moi cette marée de désirs qui me ravale au rang d’une petite bête immonde? » Elle se jette, ensuite, avec une violence inouïe sur sa secte sociale et déchire les rideaux qui cachaient aux autres ce qui se disait, se faisait, se préparait dans ces maisons des quartiers bourgeois aux persiennes toujours closes. Il y a là bien sûr, une manière mauriacienne dans la coulée du récit, et ce coté gidien dans l’exigence de la sincérité (les références de son époque).

Chauvet ne s’arrête pas à cet aspect intimiste, son histoire couvre un siècle où le calme plat des instants de silence alterne avec la furie des mauvais jours. Furie populaire. Silence de la bourgeoisie. Mais le pouvoir a fini par changer de main. Le nouveau maître de la place est à peine alphabétisé. Il est grossier, et veut sa revanche sur cette bourgeoisie vorace. Quand il tente de la forcer, Claire Clamont lui siffle à l’oreille : « Tu étales ta cruauté, je sais dissimuler la mienne, tu mords, moi, je pique sournoisement, et mon regard exercé par l’éducation bourgeoise que j’ai sucée dès l’enfance fait de moi l’ennemie la plus rusée. » Tout est dit.


Colère

Le livre laisse en plan le monde feutré de « Amour » pour déraper vers les chemins escarpés de « Colère ». Et on monte d’un cran dans la violence. Dans « Amour », on entendait le grouillement qui montait du bas de la ville vers les beaux-quartiers. Dans
« Colère », Chauvet élargit le champ, change de décor. On descend vers le centre. Si l’action se passe dans une maison (toujours cet univers clos), ça débute par une expropriation. La terre. Tout au long de l’histoire haïtienne, la question agraire a toujours été au cœur des préoccupations nationales et à l’origine des plus sanglants affrontements populaires. Donc en expropriant cette famille de petits propriétaires terriens, l’Etat vient de presser sur la gâchette. Et c’est la colère verdâtre du grand-père, et de son petit-fils, un infirme. La colère bue du père. La colère éclatée du frère aîné. Mais c’est par le corps d’une femme (Rose, la sœur) que l’histoire se condense en cristaux douloureux. La famille veut, par tous les moyens, récupérer sa terre, mais tout se passe autrement. Pour n’avoir pas compris que l’ancien monde était mort, ils seront écrasés. Rose, violentée dans sa chair. Le grand-père et l’infirme, assassinés. Le fils aîné embrigadé dans la nouvelle police. L’effritement complet. La débâcle. Tout se passe comme si un vent de folie furieuse balayait tout sur son passage.


Folie

De jeunes poètes réunis dans une chambre fermée vivent à huit clos dans la ville d’Ubu. Ils iront jusqu’au bout de leur déraison et de leur vie. Et la dernière fusillade de qui vous savez fauchera, dans une épiphanie de passions, de folies, de désordres amoureux, nos dernières illusions. Les poètes sont morts, morte la poésie. La ville est finalement livrée, car qui n’a vu là l’ultime retranchement d’une génération, et le dernier feu d’une société à bout de souffle. Ainsi donc ces jeunes gens qui bégayaient, déraisonnaient, ces esprits déréglés avaient une place dans l’économie mentale de la ville. C’était sa part de vérité.

Aucun trémolo dans la voix, l’œil sec, Marie Chauvet nous fait grâce des hosties de l’espoir. Sans doute parce que la montée de l’ombre qui conduit toute la progression de cette histoire d’aveugle répression, d’amour, de colère et de folie, exige d’abord une noire prison puante, l’obscur cachot d’où les hommes tirent le sel de la poésie.


Un nouvel ordre

Le fil conducteur de cette trilogie est ici, saisissant : l’envahissement des « hommes en noir » (c’est ainsi qu’elle désigne les tontons macoutes) et l’installation d’une terrifiante machine de répression inquisitoriale dans une petite ville qui se dorlotait dans la quiétude, la béatitude et la médiocrité. Ce qui fait cette ville (je parle de choses repérables) : un centre de culture pour snobs, un hôpital démuni, une pharmacie relativement vide, des rues poussiéreuses et boueuses, une académie de danse, une société de filles de Marie, une zone parquée où grouille une pauvreté infernale et rugissante (véritable ferment de mendiants armés), des clubs fermés à double tour, une équipe de football, quelques boutiques crasseuses, une maison d’import-export, des magasins aux balcons de tissus poussiéreux et un port encore ouvert sur le monde.

Cette ville va soudain basculer cul par-dessus tête dans cette horreur triviale, tribale, tripale pour certains. Précisément cette bourgeoisie qui tenait avant la ville sous sa coupe. Dora Soubiran (bourgeoise) sera écartelée et violée par une bande de pillards affidés au pouvoir. Jane Bavière (déclassée), au destin coincé entre l’orthodoxie de sa classe et le changement. Rose (petite-bourgeoise) sacrifiée sur l’hôtel de la virginité, de la raison armée et de la peur. Les poètes fusillés. Et Marie Chauvet présentant « les hommes en noir » comme appelés à balayer la ville sur toute sa surface, méprisant les aspérités sociales. C’est finalement Claire Clamont, cette bourgeoise lucide de « Amour » qui note si justement : « Encore un temps, nous deviendrons anthropophages. »

Voilà que 43 ans après qu’on l’ait réduite au silence en détruisant pratiquement sous ses yeux, le stock presque complet de son roman (l’horreur absolue pour un écrivain), la voix claire et pure de cette romancière lucide et indomptable refait surface. Une dernière chance pour entendre son chant. Ce roman capital est aussi, on l’aura compris, un témoignage précieux sur cette époque ténébreuse qu’on tente aujourd’hui d’oublier, surtout depuis le retour en Haïti du fils de Papa Doc. Pour comprendre un incendie, il faut remonter à l’allumette.

Dany Laferrière


 


 
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