Michel Désautels animait la 11e Cérémonie de lecture des dédicaces,
le vendredi 19 novembre, à 20 h, au Carrefour Desjardins lors de la 33e édition du Salon du livre de Montréal.
Claudine Bertrand avec Pham Thanh Nghien (VIETNAM)Nadine Bismuth avec Raghdah Saïd Hassan (SYRIE)
Nicolas Chalifour avec Temel Demirer (TURQUIE)Diane-Monique Daviau avec Liu Xiaobo (CHINE) Prix Nobel de la Paix- voir ci-dessous
Nicolas Dickner avec Bahman Ahmadi Amoui (IRAN)Jonathan Harnois avec Igor Sutyagin (RUSSIE) Ian McGillis (QWF) avec Eldaniz Elgun (AZERBAÏDJAN)
Robert Maltais avec Maug Thura dit Zarganar (MYANMAR)Jean-Jacques Pelletier avec Abdel Kareem Suleiman Amer (ÉGYPTE) Gaston Therrien avec Ferhat Mehenni (ALGÉRIE)
Allocutions
DEVOIR DE SOLIDARITE
Lors de son discours de réception du Prix Nobel de littérature en 1957, l’écrivain Albert Camus s’exprimait en ces termes sur la question délicate de l’engagement des écrivains.
« Les écrivains de la société marchande, à de rares exceptions près, ont cru pouvoir vivre dans une heureuse irresponsabilité. Ils ont vécu en effet et puis sont morts seuls, comme ils avaient vécu. Nous autres, écrivains du XXe siècle, ne serons plus jamais seuls. Nous devons savoir au contraire que nous ne pouvons nous évader de la misère commune, et que notre seule justification, s'il en est une, est de parler pour tous ceux qui ne peuvent le faire. Mais nous devons le faire pour tous ceux, en effet, qui souffrent en ce moment, quelles que soient les grandeurs passées, ou futures, quels que soient les drapeaux des sociétés qui les oppriment: il n'y a pas pour nous de bourreaux privilégiés. C'est pourquoi la beauté, même aujourd'hui, surtout aujourd'hui, ne peut servir aucun parti: elle ne sert que la douleur ou la joie des hommes. »
Un demi-siècle plus tard, ces mots n’ont, hélas !. rien perdu de leur vibrante actualité. Partout sur la planète, des hommes et des femmes oppressent et torturent leur semblable, au nom de pseudo-divinités drapées dans les oripeaux de la Vérité, mais qui ne servent jamais que la Cupidité et la Haine de l’autre. Et quand les voix des penseurs et des intellectuels, des journalistes, des poètes et des rêveurs d’un monde meilleur s’opposent à leur volonté, ces bourreaux n’hésitent pas à museler ces voix. Parce que le Pouvoir, peu importe les oripeaux dont ils drapent ses faux dieux, n’a jamais supporté la critique. Et pour cause. Les bourreaux, c’est connu, ont le cœur fragile, les oreilles sensibles et l’épiderme douillet ; ce sont après tout de grands enfants – d’ailleurs, comme le faisait remarquer avec malice le regretté Pierre Desproges, « dans Pinochet, il y a hochet. »
Cette fragilité du cœur, cette hypersensibilité de l’ouïe expliquent que, à la pureté des paroles essentielles, ils aient de tout temps préféré l’insignifiant bavardage du divertissement sans conséquence, sous toutes ces formes, y compris celle, immensément populaire ces jours derniers, de la téléréalité, qui n’est rien qu’une forme extrêmement sophistiquée d’anesthésie des consciences, une lobotomisation collective.
Pour la 11e année consécutive, les membres de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois ont senti le devoir impératif de joindre leurs voix à celles de nos confrères et consœurs d’Amnistie internationale et du Centre québécois du P.E.N. international pour continuer de dénoncer la répression de la liberté d’expression et en appeler à la solidarité, autant des autres écrivaines et écrivains, qu’à celle des amies et amis des lettres et du savoir qui fréquentent ce Salon du livre.
Je ne vous apprendrai pas que, dans la liste des écrivains, journalistes et intellectuels auquel nous voulons témoigner notre soutien ce soir, figure le nom de l'intellectuel chinois Liu Xiaobo, qui a été jumelé à ma collègue Diane-Monique Daviau. Par son action exemplaire, ce militant actif de la défense des droits de l'homme dans son pays, condamné à onze ans de prison le 25 décembre 2009 pour incitation à la subversion, a su attirer l'attention de la communauté internationale et n’a jamais renoncé à exprimer ouvertement sa dissidence, malgré les menaces qui pesaient sur lui. Emprisonné à plusieurs reprises par le passé, en particulier pour avoir manifesté place Tian'anmen en 1989 et, plus récemment, pour avoir participé à la rédaction de la Charte 08 de défense des droits de l'homme, il incarne cet idéal de liberté et de solidarité humaine que réclamait Camus. C’est manifestement ce que voulait souligner l’Académie Nobel en lui attribuant cette année le Prix Nobel de la Paix 2010.
À droite comme à gauche, elles sont puissantes et omniprésentes, les forces de l’obscurantisme qui œuvrent de toute part à la sape de la pensée et du rêve ; elles nous encerclent et n’hésitent jamais à travestir en raison commune leurs velléités mesquines de contrôle total sur les esprits, au nom de l’État ou de l’économisme lucide, ce nouvel opium des peuples asservis.
J’estime du devoir des écrivaines et des écrivains, des journalistes et des intellectuels, d’élever la voix le plus souvent possible pour leur dire : NON. Pour leur dire : nous vous avons percé à jour. Nous voyons clair dans votre jeu. Et nous refusons de taire ces vérités que vous cherchez à taire. Nous refusons le silence assourdissant que vous voulez imposer, par le bâillon physique ou judiciaire, ou par l’entretien pernicieux du bruit constant qui dissimule mal l’écho des bottes de celles et de ceux qui marchent au son des tambours de la guerre. Nous refusons d’être les complices consentants de votre projet de déshumanisation de l’humanité.
Et malgré la fierté que mes collègues et moi prenons à participer à une initiative telle que Livres comme l’air, il m’arrive chaque année de rêver que ce soit la dernière édition et qu’il ne soit plus nécessaire de réitérer notre message, de faire entendre notre dissidence. Mais, étant donné que le monde est ce qu’il est, comme ce Sisyphe heureux et exemplaire que célébrait Camus, jamais nous n’hésiterons à retrousser nos manches pour poursuivre la nécessaire lutte.
Sur ce, merci à vous toutes et à vous tous d’être là cette année encore, et bonne soirée.
Stanley Péan,
Président de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois
QUAND ON PARLE AU NOM DU P.E.N.
Quand on parle au nom du P.E.N. l'organisation internationale d'écrivains établie dans une centaine de pays à travers le monde, les nouvelles ne sont jamais bien bonnes. Quand ça va un peu mieux quelque part, comme à Cuba depuis quelque temps, ça va très mal; ailleurs.
Cette année, nous sommes passés par une illusion de meilleures nouvelles, une espèce de contorsion dans la honte qui avait presque l'air d'être une victoire, et c'est quand Liu Xiaobo, le président fondateur du Centre PEN chinois indépendant, maintenant emprisonné en Chine, a gagné le prix Nobel de la Paix. Absurdement, on aurait pu croire que PEN, et les centaines d'écrivains et journalistes emprisonnés ou persécutés dans le monde avaient gagné quelque chose. Et pourtant, un homme en prison couronné du plus prestigieux prix de liberté sur la planète est quand même un homme en prison. Il ne gagne pas grand chose.
Et le lendemain du prix Nobel de Liu Xiaobo est arrivé le prix Nobel de littérature de Mario Vargas Llosa, un activiste de très longue date dans la défense de la liberté d'expression puisqu'il est ancien président international et actuel vice-président du PEN.
Pendant ce temps-là les assassinats se poursuivent, les emprisonnements se poursuivent, la censure se poursuit, l'exil et le silence imposé par les baillons, par les fermetures de postes de radio ou de télévision, l'impunité des crimes, tout cela se poursuit.
On en entend parler de temps à autre dans les journaux, c'est en Chine et à Cuba, c'est en Iran et en Turquie, c'est au Mexique et en Russie, c'est au Vietnam et en Tunisie. Mais il faut aussi se rappeler que c'est au Venezuela et au Népal, en Érythrée et au Sri Lanka, en Algérie et au Myanmar, en Azerbaïdjan, et en Égypte.
Et soudain apparaît un autre champ dévasté par la violence et dont on n'avait pas entendu parler. Prenez le Honduras depuis 2009, il y a eu 10 assassinats de journalistes. Dix. Au Honduras. Assassinés, habituellement à la mitraillette.
Dans un contexte pareil, que peut-on faire? Je conviens avec vous que tout ce qu'on peut faire est presque rien. Dans ce presque rien, le quelque chose de Livres comme l'Air est symbolique, certes, mais il nous amène à réfléchir, éventuellement à nous indigner. Et puis cette chaise vide que nous plaçons toujours devant le public, pour garder sa place à un écrivain persécuté, cette chaise vide tout à l'heure ne le sera plus puisque les dix livres dont vous entendrez la dédicace se seront empilés et dix fantômes de l'espoir l'occuperont.
Je remercie les écrivains qui ont accepté notre invitation à rédiger une dédicace, à la lire ici, et à acheminer leur livre si loin dans la violence faite à leurs collègues écrivains et écrivaines.
Je remercie nos partenaires, Amnistie internationale et l'UNEQ de tant faire pour que cette cérémonie annuelle se répète, grâce à la formidable collaboration du Salon du Livre de Montréal. Avec l'arrivée de la Quebec Writers' Federation, nous élargissons nos partenariats et j'en suis très heureux. Et je suis particulièrement fier de la présence cette année de Michel Desautels, un romancier et un journaliste, un communicateur très sensible aux causes de la liberté que nous défendons, et qu'il ait accepté d'animer cet événement.
Émile Martel,
Président du Centre québécois du P.E.N. international
Liu Xiaobo ( Chine )
Prix Nobel de la Paix

Écrivain et militant des droits de l’homme. En 1989, il est une figure critique du régime communiste et une figure emblématique du Mouvement démocratique de Tiananmen. Il a notamment écrit The Monologue of a Doomsday's Survivor. Après avoir perdu le droit de s’exprimer et de publier en Chine, constamment surveillé pour ce qu’il disait dans les médias étrangers, placé en résidence surveillée, envoyé en camp de rééducation par le travail, il est arrêté en décembre 2008 pour « incitation à la subversion du pouvoir de l’État ». Son crime? Avoir signé la Charte 2008, un texte qui incite au respect des droits de l'homme et de la liberté d'expression et à la mise en place d'élections pour un pays libre, démocratique et constitutionnel. Le 25 décembre 2009, il a été condamné à onze ans de prison. Président-fondateur du Centre P.E.N. chinois indépendant, il en est le président honoraire. Il a obtenu le prix Nobel de la paix cette année.
Pour plus d'information concernant la remise du Prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo:
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