COMPROMIS, COMPROMISSIONS
Tout est pouvoir. En route pour l’éden de la suprématie, ceux et celles qui sont sur leurs grands chevaux ne regardent plus derrière eux. Ils veulent rester solidement en selle pour ne pas tomber dans la boue du commun des mortels. Dans leur folle chevauchée, ils ne peuvent pas voir ce qui se passe sur le plancher des vaches, ne veulent plus rien savoir de l’état des lieux et des ruminants.
Pour les pauvres d’esprit, le but ultime est d’atteindre le paradis du pouvoir avant de clamser. Rendus en ce lieu béni et adoré des cafards, ils hument enfin les effluves érotiques et subtils de la domination, le plus puissant des gaz à effet de guerres. Et ce gaz, on veut le garder pour soi. Rien que pour soi. Le pouvoir ne se partage pas.
Le pouvoir est une anomalie de notre nature humaine. Il rend plus ou moins fou ceux et celles qui s’y accrochent. Les gens normaux ne comprennent pas le comportement souvent irresponsable et parfois déjanté des damnés du pouvoir. Je viens d’affirmer que le pouvoir rend fou. Mais il y a pire: il rend également insignifiant. Les insignifiants sont les individus les plus dangereux pour la société, avant même les imbéciles, avant même les psychopathes. Dangereux, les insignifiants? Ben évidemment, ils sont trop nombreux...
Çà et là, une pathocratie de médiocres gravit lentement mais sûrement les marches du pouvoir dans nos sociétés occidentales. Elle est dangereuse car elle sévit avec son manque de vision, d’imagination et de perspective. Elle enraie le bon fonctionnement des organisations par ses décisions irréfléchies, son fanatisme idéologique et sa quasi-absence de profondeur sociale, politique et culturelle. Presque tous les organes du pouvoir sont remplis d’idiots utiles et de sympathiques demeurés. Une fois bien installée, cette pathocratie isole et abat les visionnaires pour mieux imposer sa rationalité basse du plafond.
Quant aux gens normaux, eh bien, ils sont... normaux. Ils ne sont pas exigeants et vont à leurs affaires sans emmerder le voisinage. Les gens normaux cherchent avant tout la paix et la tranquillité. Une belle maison, un boulot valorisant, une vie heureuse avec un conjoint, parfois des enfants, et s’amuser sans trop se forcer.
Pardonnez ce long préambule. Sachez que je suis écoeuré de me faire voler ma vie avec des promesses, mon temps par des politiciens de pacotille, et mon argent par des banksters qui se prennent pour des génies.
Pour la plupart de nos leaders demeurés et satisfaits de l’être, la culture est le cadet de leurs soucis. Donc j’en appelle à la vigilance de vous tous et de vous toutes. Dans vos régions respectives, il faut veiller au grain, car les maigres gains de notre travail culturel ne sont jamais assurés, encore moins récurrents. Les écrivains sont toujours près de la porte de sortie de la shop, “la carte de punch dans la slot d’la clock” comme le disait si bien Réjean Ducharme dans une de ses chansons.
Un long et pénible travail reste à faire avant de réveiller nos “zélus” à la simple présence des écrivains québécois et de leur légitime fierté. Mais les économistes zélotes sont à l’affût, exigent de nos bons gouvernements de libérer le marché des barrières et des entraves à la libre circulation des “produits culturels”, en plus d’abolir à toutes fins pratiques le régime du droit d’auteur. Pour ces cœurs tendres aux dents de requin, le nivellement par le bas permettra d’atteindre la masse critique nécessaire à un investissement rentable basé sur le rendement du capital.
Ces “Chicago Boys” formés aux HEC peuvent dormir sur leurs oreilles : nos dirigeants velléitaires, nos capitalistes illettrés, nos enfants décervelés, nos leaders aveuglés finiront bien le travail de sape entrepris depuis plus de trente ans sur notre solide esprit solidaire, notre noble idée de peuple et de nation, notre langue nationale originale, notre pays tant physique que psychologique. Une fois les humanistes anéantis, la grande profondeur humaine du peuple québécois sera alors vendue aux enchères avant son évaporation sous le coup de mille acculturations. La masse idiote d’électrons libres sera enfin libre de ne rien créer, libre de consommer béatement la bêtise et les divertissements pour abrutis dignes du Colisée de Rome.
Pensez-vous que nous nous sommes collectivement libérés depuis le début de la Révolution tranquille? Nenni. Nous sommes en pleine phase de recolonisation de l’esprit québécois. Celle qui vient tout juste avant sa destruction. Parlez-en à vos enfants maintenant américanisés. Ils vous diront que la culture québécoise est plus ou moins ringarde, quand elle n’est pas plate à mort. C’est ce qui arrive à tout peuple soumis à l’habitude de la soumission. C’est ce qui arrive quand on prend des compromissions pour des compromis.
Renaud Longchamps
3 décembre 2010