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15 janvier 2010

Des écrivaines et des écrivains témoignent de leur soutien pour les Haïtiens


 MON PAYS QUE VOICI
 
Mon Pays a un caillot de sang dans la gorge

Nous n’irons plus jouer à la marelle et lancer nos pions par-dessus le ciel de terre. Nous n’irons pas pêcher la lune au Quai Christophe Colomb.

Lorsque que j’ai appris qu’un tremblement de terre avait détruit ma ville natale, plusieurs passages de mon recueil : Mon Pays que voici, me sont revenus à la mémoire. Je ne me doutais pas, en 1965, qu’en écrivant cette marche poétique à l’intérieur de l’Histoire d’Haïti, je décrivais le drame qui frappe aujourd’hui mon Pays.

J’ignore encore si la maison familiale est restée debout, mais mes sœurs, neveux et nièce ont été épargnés. Certains amis manquent à l’appel. Plusieurs sont saufs. Mon appartement, dans mon ancienne station de radio Radio Cacique, a tenu le coup et abrite toujours mon lieu de mémoire.

Nous n’irons pas poser nos nasses dans le lit de la voie lactée pour piéger des étoiles doubles. Nous n’irons pas, le temps n’est plus au jeu nous avons dépassé le chant des marionnettes. Nous avons dépassé le chant de l’enfant-do. Et l’enfant ne dormira pas. Il fait un temps de veille. Mon Pays a un caillot de sang dans la gorge.

L’église de mon enfance a été détruite, le Sacré-Cœur. Mon collège a disparu, l’Institution Saint Louis de Gonzague. Les lycées, universités et autres écoles n’existent plus. Tant de voix se sont tues à jamais ! Tant de victimes d’une aveugle colère de cette terre qui nous a portés !…

Entre la liane des racines tout un peuple affligé de silence se déplace dans l’argileux mutisme des abîmes et s’inscrivant dans les rétines le mouvement ouateux a remplacé le verbe. La vie partout est veilleuse.
En nous nos veines au sang tourné sur nous, le cataplasme de la peur et sa tiédeur gluante et notre peau fanée, doublée de crainte, comme un habit trop ample baille sur des vestiges d’hommes. La vie partout est en veilleuse. Ô mon pays si triste est la saison qu’il est venu le temps de se parler par signe.


Qui donc va me redessiner mon Pays?

Nous n’avons plus de bouche pour parler nous portons les malheurs du monde et les oiseaux ont fui notre odeur de cadavre. Le jour n’a plus sa transparence et ressemble à la nuit. O mon Pays si triste est la saison qu’il est venu le temps de se parler par signe.

Merci à celles et ceux dont les gestes viennent soulager notre détresse et nous aident à nous relever.

Étranger qui marches dans ma ville, souviens-toi que la terre que tu foules
est terre du Poète et la plus noble et la plus belle, puisqu’avant tout c’est ma terre natale.

À la table de concertation pour la reconstruction du pays, en plus de la voix des gros bailleurs de fonds, qu’on entende celle de Cuba, celle de la République dominicaine pour une réconciliation dans la dignité. Celles des créateurs. Que les citoyennes et citoyens des beaux quartiers et des quartiers défavorisés soient consultés. Plus jamais de bidonville.

Mais, qui dirigera un tel projet ? Déjà le grand voisin s’est clairement manifesté. Il a dépêché dix mille soldats du corps le plus aguerri, le plus brutal de l’armée états-unienne : les marines. Dix mille marinespour lutter contre les tremblements de terre ? Ou pour agrandir la base qu’ils viennent d’installer en Colombie ? Presque cent ans après l’invasion d’Haïti par les marines, assistons-nous à une nouvelle forme d’interventionnisme au nom de l’aide humanitaire?

Je me demande ô mon pays quelle main a tracé sur le registre des nations une petite étoile à côté de ton nom.
Yankee de mon cœur qui entres chez moi en pays conquis, Yankee de mon cœur qui viens dans ma caille parler en anglais qui changes le nom de mes vieilles rues, Yankee de mon cœur, j’attends dans ma nuit que le vent change d’aire.


Une fois de plus nous avons rendez-vous avec l’Histoire. Ne ratons pas cette opportunité de construire, sur cet immense malheur, une société plus juste où chacun aura sa place.
Réinventons un pays, pour que ce petit garçon et cette petite fille, qu’on a sortis des décombres, aient une ville où il fera bon vivre.

Après les pleurs et les douleurs, on entendra monter le chant qui séchera toutes tes larmes, ô mon beau Pays sans écho. On entendra monter le chant des enfants qui auront seize ans, à la prochaine pleine lune. Même si je dors sous la terre, leur chanson saura me rejoindre et je dirai dans un poème que j’écrirai avec mes os : Mon beau Pays ? Pas mort ! Pas mort !

© Anthony Phelps 2010 phelpsanthony@videotron.ca
Mon Pays Que Voici, suivi de Les dits du fou aux cailloux .Paris. Pierre-Jean Oswald 1968.
Mon pays que voici. Montréal. Mémoire d’encrier 2007
Mon Pays Que Voici. Poème dit par l’auteur. Montréal. Les disques Coumbite 1966.- Les Productions Caliban 2000
 
IL FAIT UN TEMPS DE DEMOISELLE
Nous n’irons pas jouer à la marelle
et lancer nos pions par-dessus le ciel de terre
Nous n’irons pas cueillir
dans les champs de p’tit mil
le trèfle à quatre feuilles
Nous n’irons pas
il fait un temps de demoiselle

Nous n’irons pas ce soir
pêcher la lune au Quai Christophe Colomb
Nous n’irons pas poser nos nasses
dans le lit de la voie lactée
pour piéger des étoiles doubles
Nous n’irons pas il fait un temps de demoiselle

Nous n’irons pas dormir dans le lit de l’Amour
Nous n’irons pas il fait un temps de demoiselle
Le temps n’est plus au jeu
nous avons dépassé le chant des marionnettes
Le temps n’est plus au sommeil
nous avons dépassé le chant de l’enfant do
Et l’enfant ne dormira pas
il fait un temps de veille
Mon Pays a un caillot de sang dans la gorge,

©Anthony Phelps
Mon Pays que voici, PJ Oswald Paris 1968 /Mémoire d’encrier Montréal 2006

 
LES ANGES DE LA PLEINE LUNE
À la Fontaine lumineuse
on joue un quatuor de Mozart
dont le motif de l’andante
me met au cœur un chant vodou
et je m’en vais en sifflotant pour mon Pays
cet air congo
cet air si beau à quatre voix.

En cours de route j’ai trouvé
deux compagnons de clair de lune
et bras dessus et bras dessous
nous arpentons de long en large
tout le Boulevard Harry Truman
Moi je préfère assurément
BOULEVARD DES AMOUREUX
mais n’étant point de la Commune
je ne saurais légalement
baptiser les rues de ma ville.

Nous sommes trois sur le Boulevard
trois Poètes dans la nuit claire,
chantant gaiement sous les étoiles
avec l’espoir que le Pays
nous prêtera sa voix de basse
Mais dans la nuit rien qu’un sanglot
pur comme un râle de vaccine
et qui s’élève à chaque pas
sur le Boulevard Harry Truman

Nous avons dit le flamboyant
la fleur soleil comme un symbole
l’hibiscus et le laurier rose
fleurissant le Parc des Héros
À l’oreille des feuilles vertes
dans les cannaies de Léogâne
là où régnait notre Fleur d’or
nous avons transmis notre appel

Le Pays n’a pas répondu
Mais dans la nuit rien qu’un sanglot
pur comme un râle de vaccine
et qui s’élève à chaque pas
sur le Boulevard Harry Truman

Nous sommes trois sur le Boulevard
trois poètes dans la nuit claire
et nous allons toujours chantant
le beau Pays assassiné
par sept éclats de Lucifer
et dans nos chants de temps à autre
quand la lune est rousse et bien ronde
nous glissons sans qu’on l’aperçoive
un message aux morts d’autrefois
car c’est le rôle du poète
de susciter quand il le faut
les anges de la pleine lune
Mais dans la nuit rien qu’un sanglot
pur comme un râle de vaccine
et qui s’élève à chaque pas
sur le Boulevard Harry Truman

Quand nos anges sauront chanter
après les pleurs et les douleurs
des vieillards et des impotents
on entendra monter le chant
qui séchera toutes tes larmes
ô mon beau Pays sans écho
On entendra monter le chant
des enfants qui auront seize ans
à la prochaine pleine lune

Même si je dors sous la terre
leur chanson saura me rejoindre
et je dirai dans un poème
que j’écrirai avec mes os
sur le BOULEVARD DES AMOUREUX :
Mon beau Pays ? Pas mort ! Pas mort !

©Anthony Phelps
Mon Pays que voici, PJ Oswald Paris 1968 /Mémoire d’encrier Montréal 2006

 

HAÏTI: UN URGENT DEVOIR D’ACTION

Lorsque je vois la solidarité émouvante qu’il y a entre les peoples haïtien et québécois, je ne peux penser qu’à tout ce chemin parcouru depuis ce temps que j’habitais Montréal-Nord et que les émigrés de Port-au-Prince étaient laissés à leur sort, exploités dans des HLM construits par des spéculateurs fonciers sans vergogne, tenus à l’égard parce qu’on ne voulait même pas prendre la peine de les aider à s’intégrer au monde québécois. Quand nous en parlions aux autorités municipales, c’était au vide auquel nous nous adressions.
 
Pendant quelques aveilles de Noël, j’ai été volontaire pour aller porter aux familles les plus démunies de Montréal-Nord ces fameux paniers de nourriture que nous recevions de généreux donateurs. Je me souviens être entré dans des appartements grands comme ma main, où deux ou trois familles vivaient serré les unes sur les autres, leurs nombreux jeunes enfants vêtus d’un simple caleçon et pieds nus, qui se jetaient sur ces boîtes que nous leur apportions comme si elles étaient pleines de trésors. Je me souviens aussi que les salons n’étaient plus des salons, mais de petites manufactures de couture : les femmes passaient de longues journées à coudre ces vêtements pour des entrepreneurs juifs de la rue Saint-Laurent et étaient évidemment mal payées au noir. Quand nous en parlions aux autorités municipales, c’était encore au vide auquel nous nous adressions.

Des citoyens de deuxième classe, voilà comment on considérait les Haïtiens de Montréal-Nord. Il fallait bien qu’un jour ça explose et quand c’est arrivé, on a encore eu de la difficulté à se rendre compte pourquoi il ne pouvait pas en être autrement. Les pauvres ne le sont pas par choix : c’est qu’ils n’ont pas les mêmes droits que les autres qui s’enrichissent, souvent à leurs dépens.

Toute l’histoire moderne de Haïti en est la preuve catastrophique. Si des despotes comme Papa Doc et Bébé Doc ont pu voler leur peuple, si leurs successeurs ont toujours eu les mains liées, ce qui ne les a pas empêchés de s’en mettre personnellement plein les poches, ne cherchons pas de midi à quatorze heures : des organismes comme la Banque mondiale, des empires comme ceux des États-Unis et de la France, en obligeant Haïti à entrer dans le grand concert des nations néolibérales, ont détissé tout le tissu social d’un peuple, l’obligeant à accepter des réforme pour lesquelles il n’était pas prêt, et qui l’ont forcé à quitter petits villages et campagnes dans l’espoir de trouver ce travail qu’on prétendait lui offrir à Port-au-Prince. Un résultat parmi tant d’autre de cette politique désastreuse : les Haïtiens qui étaient autosuffisants à 80% pour leur nourriture se mirent à dépendre des marchés internationaux dans la proportion inverse!

Que la bureaucratie canadienne joue aujourd’hui à l’autruche et que le gouvernement du Québec ne devienne pas le leader qu’il devrait être, quoi de plus normal? Ce ne sont pas des vies qu’on veut sauver, mais l’argent qu’on pourra encore faire sur le dos des Haïtiens, ces milliards et ces milliards de dollars qui viendront avec la reconstruction de Port-au-Prince et de ses alentours.

Pourtant, l’urgence est ailleurs. On prévoit pour Haïti d’autres secousses sismiques de grande envergure d’ici quelques mois. Les spécialistes nous en avertissent déjà. Mais il y a peu de chance qu’on les écoute, comme on n’a pas écouté ceux qui, il y a déjà quelques années, prédisaient une catastrophe.

Nous avons le devoir de nous insurger de l’incompétence de nos gouvernements, de leur bureaucratie démentielle. Ce qui importe maintenant, c’est de sauver de la maladie et de la mort des milliers d’enfants, de jeunes filles et de jeunes hommes qui sont devenus orphelins et qui n’auront pas d’avenir si on les laisse là où ils sont. Nous avons le devoir d’accueillir le plus de Haïtiens possible, ne serait-ce que temporairement. Une simple question d’argent? Nous étions treize enfants à la maison quand l’empire russe a envahi la Hongrie en 1956 et mes parents avaient accepté de prendre à leurs charges deux réfugiés : « Quand il y en a pour treize, il y en a pour quinze », disaient-ils.

Voilà ce que nous devrions faire si, au lieu de nous gargariser avec cette fichue mais stérile compassion que nous avons tous à la bouche, nous faisions preuve de véritable solidarité. Qu’attendons-nous, non seulement pour le faire savoir à nos gouvernements, mais pour les forcer à accueillir chez nous les citoyennes et citoyens d’un peuple dont nous partageons tant de choses, y compris le rêve d’une vie meilleure parce qu’axée sur le droit que chacun a au bonheur? n peu moins de gaspillage, qu’est-ce qu’une telle initiative demanderait d’autre?

Nous sommes plusieurs dans le Bas-Saint-Laurent à penser de même. Pour ma part, j’ai une grande maison et je la mets à la disposition des Haïtiens qui en auraient besoin pour que leurs enfants aient au moins la chance d’y être traités comme faisant partie de l’humanité porteuse d’avenir et non pas comme des morts en sursis et pris en otages par des gouvernements et des multinationales affairistes dont la vie est le moindre de leurs soucis!

C’est maintenant qu’il faut agir! Qu’attend-on pour le faire collectivement savoir à nos gouvernements? Vitement, la mobilisation!

Victor-Lévy Beaulieu
23 janvier 2010
Trois-Pistoles
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Le Soleil -  Haïti, Dieu et le mal
 
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