Union des écrivaines et des écrivains québécoisUnion des écrivaines et des écrivains québécois

Nouvelles et communiqués

Retour à la listeMembres de l'UNEQ (Faits saillants)

7 janvier 2010

À la mémoire de Bruno Roy



C'est avec tristesse que j'apprenais le décès de Bruno Roy, l'écrivain et l'animateur d'ateliers de création littéraire. Lors de mes occasionnels passages aux salons du livre, à Montréal, Québec ou Rimouski, nous avions quelques échanges informels. Toujours, il reconnaissait ce compagnon des lettres rencontré au hasard. Il n'oubliait pas mon nom, ni ma passion pour l'écriture. Je lui parlais de mes ateliers, de mes projets littéraires. Nous échangions sur l'enseignement. Ses conseils et ses encouragements ne sont pas tombés dans l'oreille d'un muet. Je tiens ici, malgré mon retard, à lui rendre hommage et à lui dire merci. Merci Bruno pour ta présence attentive aux écrivains et aux citoyens engagés.
 
Malgré les vents alourdis de naufrages
L’homme emporte ses outils
Pour un impossible chantier.

Gérald Tremblay
Saint-Léandre-de-Matane, Gaspésie
Membre (et administrateur) du Regroupement des auteurs de la Gaspésie (RAG)

 
Les dons de Bruno Roy
1943-2010

À la mort de Madeleine Rolland en 87, Bruno écrivait à Roger Rolland : « Je ne te l’apprends pas, Madeleine, c’est celle qui m’a pointé du doigt; celle qui, au Mont-Providence, m’a reconnu, celle qui m’a nommé aux autres et à toi, et, puis-je le dire aujourd’hui, celle qui m’a nommé à moi-même... Toutefois, si Madeleine m’a choisi, je pense que tu es celui auquel je me suis identifié. »

Bruno était un bel homme, il a été un fort bel enfant. Attirant et joyeux sous des couleurs ténébreuses, l’œil allumé, Madeleine le remarqua dans la chorale des enfants du Mont-Providence où elle faisait du bénévolat. Il avait 12 ans quand les 5 enfants de la famille Rolland, tous plus jeunes, accueillent Grand Bruno pour ses congés de l’institution à Ville Mont-Royal dans une maison pleine de livres et de vie. Il y viendra au fil des congés scolaires... des enfants Rolland puisque, déclaré arriéré mental, il n’est pas scolarisé. Ce seront Madeleine et Roger Rolland qui feront des représentations insistantes à la directrice du Mont-Providence pour que Bruno bénéficie de la scolarisation. Il sera alors transféré à l’orphelinat Saint-Georges de Joliette pour reprendre ses études primaires. Bruno a des protecteurs vers lesquels il reviendra. Alors que Roger Rolland occupe un poste de direction à Radio-Canada, il répondra plus tard à la demande de Bruno et lui trouvera un emploi: il sera messager à la discothèque de Radio-Canada. Un univers de chansons qui a dû l’enchanter et le porter puisqu’il en fit le sujet d’étude de son doctorat.

Né à la crèche, le destin de Bruno pourtant ne s’est pas joué comme pour beaucoup de ses frères et sœurs d’infortune. Boris Cyrulnik voit en Bruno Roy un exemple phénoménal de résilience, mais pour qu’il y ait résilience à la suite d’une situation traumatique, il faut avoir en dedans de soi un réceptacle relationnel, il faut que des liens primordiaux vivifiants aient existé au préalable. Cet enfant, abandonné dès la naissance par sa mère de chair, deux fois plutôt qu’une – sa mère l’ayant repris pendant cinq semaines à son anniversaire de sept ans sans pouvoir le garder –, a bel et bien connu l’amour primordial d’une mère. Un amour mère-enfant que Bruno considérait presque illicite avec sœur Olive des Anges : Bruno a volé à Dieu l’amour exclusif que sœur Olive Lui avait promis. Mère nourricière que sœur Olive dont Bruno aura été l’ange jusqu’à sa mort.

Dans Tellurique d’amour, Bruno a écrit sans ponctuation le plus beau poème d’amour à une mère clandestine qui se puisse faire :

A sœur Olive des Anges

« dans ma lande d’innocence
ce que j’avais été alors
s’était déployé en ailes cassées

j’étais couché dans mon corps d’asile
elle s’est approchée plus près
percutant contre l’abandon
elle m’a ramassé

dans la blessure émouvante d’exister
je m’étais trouvé une source dévouée
loin du fracas des terrazzo

aux coutures de mes phrases
elle a attaché sa lente patience
j’ai aimé le pain chaud de son cœur
elle fut ma fenêtre sans altitude
au fond de ma crevasse

mon cou dans la sueur de sa main
le temps d’un premier sursaut
moi l’enfant elle la religieuse
à travers notre perte

Elle m’a aimé contre sa charité prédicatrice
j’ai été le vivant secret de son émotion
oui son œil a lui
dans le labeur délinquant
ce risque audacieux de nous être aimés
sans l’amplitude des touchers

l’infinie robe de son don
montre ce qu’elle m’a donné
l’avenir de ma naissance. »

En 1992, Bruno obtenait son diplôme de doctorat en études littéraires; identification réussie à la figure paternelle qu’il s’était donnée en Roger Rolland, détenteur d’un doctorat en études littéraires de la Sorbonne. Ce père élu, il l’a tant absorbé, tant désiré qu’il se donnait parfois illusoirement la certitude qu’il était issu de sa chair. Longtemps il fut à l’affût des signes physiques qui confirmeraient son fantasme. Sa quête de filiation psychique a été indéniable et c’est pour la lui reconnaître que Roger lui a remis le manuscrit d’un poème signé de la main de Nelligan, une offrande que le célèbre patient de Saint-Jean-de-Dieu avait faite au jeune étudiant de Brébeuf d’alors, venu le visiter.
Bruno s’est créé des parents après les avoir trouvés... une mère d’amour de proximité, un père qu’il a choisi et à partir duquel il a façonné son destin d’écrivain.

J’ai connu Bruno chez Roger Rolland, nous avons noué une amitié et une solidarité alors que j’étais psychologue à la Direction de la protection de la jeunesse. Bruno, né sous de tristes augures, savait qu’il était pleinement vivant grâce à la rencontre avec sœur Olive, avec Madeleine, avec Roger. Pour eux le beau visage si tendrement humain de Bruno avait été un appel, une exigence. Ils l’ont sauvé et Bruno a voulu en sauver d’autres. Dans cette foulée, Bruno était partant pour aider les Centres Jeunesse de Montréal à recruter des familles d’accueil pour tous les petits en quête d’adultes capables de s’engager envers eux. Bruno, né sans parents, voulait aider à donner des parents à des enfants. Quel éloquent porte-parole... et quel hommage n’aurait-il pas été pour tous ceux qui inlassablement donnent à nos enfants infortunés; parents d’accueil, parents adoptifs et aussi tous les parents dans le dévouement.

Roger Rolland a fait un ACV le 28 novembre dernier qui l’a paralysé du coté droit, Bruno venait le visiter et le soutenir de sa présence jusqu’à ce qu’il cessât, arrêté par le même mal... Citant Roger Rolland, Bruno a écrit : « Ici-bas, les choses meurent d’être excessives. » Le si aimable et si fidèle Bruno a fait cette fois un excès identificatoire qu’il nous sera difficile de lui pardonner.

Je retiendrai de lui combien il a incarné cette phrase de Robert Yergeau qu’il se plaisait également à citer « [...] le temps premier de l’être n’est pas celui de l’innocence, de l’éden; exister, c’est d’abord être mis en présence du vide, de la chute. Du désir de dépassement que fait naître cette conscience du vide, surgira un supplément d’âme.»

Ce supplément d’âme, Bruno l’a déversé sur nous tous.

Louisiane Gauthier, 14 janvier 2010


Spectacle À Voix haute - Une rencontre entre l'art dramatique et la littérature
Série Mots et musique

Les grands textes de la chanson québécoise
D'après Les cent plus belles chansons du Québec
anthologie préparée par Bruno Roy

Pour plus d'information


On a rendu hommage, ces derniers jours, au personnage important qu’était Bruno Roy dans le panorama de notre littérature. On a rendu hommage au président de l’UNEQ pendant 14 ans et au porte-parole des Orphelins de Duplessis. On a rendu hommage à l’homme de cœur et de paroles qu’il était.
Le Bruno Roy que, moi, j’ai d’abord connu, n’était ni président ni porte-parole.
Nous sommes en 1976, dans un collège privé de Montréal, dans une classe de secondaire 5. Nous formons un groupe solide. Après tout, nous naviguons ensemble, pour la plupart, depuis 4 ans. Nous nous connaissons bien. Nous humons déjà le doux parfum de la liberté qui sera la nôtre dans une dizaine de mois. Nous sommes les plus vieux du collège et on se permet quelques libertés, un peu de cette désinvolture des anciens, interdites aux plus jeunes. Nous arrive un nouvel enseignant de français pour cette dernière année. Un nouveau, imaginez! Inutile de vous dire qu’on s’en promet. On le testera pour voir ce qu’il a dans le ventre. Ça ne tarde pas évidemment! Oui, bien sûr, il nous séduit au début, comme tout ce qui est nouveau. Mais ce n’est pas encore octobre qu’on le chahute déjà un peu. La réaction est à la mesure de nos attentes. Il nous dit alors qu’il ne veut pas avoir à mettre son chapeau de policier. Comme démonstration d’autorité et de fermeté, on a déjà vu mieux! La preuve est faite : il n’a ni l’une ni l’autre!
Mais le diable d’homme nous aura, et jusqu’au trognon, de la façon la plus imprévue. Il propose en effet des ateliers d’écriture de poésie. On décide de le suivre. Et commencera alors une aventure qui durera toute l’année pour culminer en un recueil collectif où je suis surpris de découvrir, quant à moi, chez des collègues de classe que je côtoie depuis un bon moment, des inquiétudes, des angoisses, des vulnérabilités; bref, une profondeur inattendue!
Comment a-t-on pu en arriver là? À ce qu’il nous amène à sonder ce qu’il y a de meilleur en nous! En fait, il a suffi de la ferveur, de l’engagement, de la sincérité, de l’authenticité d’un homme que vous aurez tous reconnu en Bruno Roy.
J’essaie, depuis quelques jours, de retrouver la saveur et la sensation de cet impact qu’il a eu sur nous, à ce moment-là! Je crois, finalement, que c’est relativement simple. Nous avions devant nous un homme sans masque. Un homme entier qui nous parlait avec candeur de ce qu’il était et de ce qu’il aimait. Pour nous adolescents, qui avions à nous dépêtrer entre ce qui nous étions encore il y a peu, ce que nous espérions devenir et ce que l’on attendait de nous, c’était rafraîchissant. C’était une leçon comme peu de professeurs peuvent en donner!
Nous avions voulu savoir ce qu’il avait dans le ventre et c’est par ce qu’il avait dans le cœur et dans l’âme qu’il nous a eus!

Aujourd’hui, tous les écrivains que nous sommes ont une dette envers Bruno Roy. Moi, en plus, j’ai celle d’avoir découvert, avec lui, cette année, ce que je ferais de ma vie. J’ai celle d’être devenu écrivain.

Quand j’ai appris son accident cérébro-vasculaire, je lui ai téléphoné et il a été très ému de mon appel. Je voulais aussi aller le voir pour lui dire merci. Je n’en ai pas eu le temps, finalement. Mais, peut-être, après tout, est-ce qu’une fois là-bas, avec lui, une certaine pudeur m’aurait empêché de lui avouer ce qu’il savait déjà, de toute façon?

Merci, Bruno! Tu es certainement aujourd’hui avec d’autres gens de paroles et de cœur. On espère tous avoir suffisamment mérité de toi pour pouvoir t’y rejoindre, un jour.
Encore merci et on se reverra, j’espère!

Sylvain Campeau
Secrétaire-trésorier de l’UNEQ
Trésorier de la Maison de la poésie

 

 

BRUNO ROY, UN HOMME DE COURAGE ET DE BONTÉ

Bruno Roy, décédé le 6 janvier dernier, était un homme de courage et de bonté. Jugé à l’âge de 9 ans comme un « arriéré mental » par des médecins complices des pouvoirs politiques et religieux à l’égard des orphelins, ces « enfants de l’amour », il obtient, quelques décennies plus tard, un doctorat en littérature. Son parcours est donc exemplaire d’un homme pour qui la littérature et la culture populaire (particulièrement la chanson) façonnent une identité.

Il sera longtemps président de l’Uneq puis président du comité des Orphelins de Duplessis. Il s’est employé à redonner aux femmes et aux hommes nés de parents inconnus ainsi qu’aux écrivains comme lui plus ou moins ignorés de la société québécoise, une dignité, une place, une raison de vivre.

Dans la vie littéraire québécoise, je n’ai pas rencontré d’animateur aussi généreux et désintéressé, aussi engagé au service des siens. Il remplissait sa fonction de président de l’Uneq comme un partage, comme un don de sa personne en vue de l’inscription de l’écrivain dans notre société.

Bruno Roy, en plus de ses mérites pédagogiques comme professeur, avait aussi un idéal littéraire : arriver à écrire une poésie partageable, car s’il était d’origines inconnues, il a vécu en homme de tendresse.

Merci à l’homme, à l’ami, à l’écrivain qui nous a tout donné de lui-même. Sa mémoire nous enseigne l’humanisme et le respect du Québec littéraire et culturel.

Jean Royer, écrivain
ex-trésorier de l’Uneq
ex-président de l’Académie des lettres du Québec
8 janvier 2010


Parmi tous les aspects de la riche vie de Bruno Roy, je veux témoigner de qualités que j’ai eu l’occasion d’apprécier personnellement chez lui. Je veux dire combien il était un homme droit parmi les mous, un homme d’une parfaite honnêteté intellectuelle, franc et clair parmi les louvoyants, les indifférents et les insensibles. Il était capable de lire un texte pour ce qu’il dit, soucieux de respecter les mots et le vouloir dire de l’écrivain, prompt à s’insurger calmement et à protester clairement contre ceux qui déforment le sens de la parole des autres, un homme qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense et d’appeler un chat un chat. Il était le contraire de la mollesse intellectuelle, de la confusion idéologique, du jésuitisme. Doté d’une personnalité chaleureuse, généreux, amical, il était capable d’une grande empathie, sensible à la souffrance intellectuelle, catégorie somme toute plus rare, moins connue de la souffrance, que peu de gens comprennent ou éprouvent, mais qu’il savait détecter et apaiser, comme c’est le rôle d’un homme qui dirige les destinées d’une union d’écrivains. Même quand il n’était pas à la présidence de l’UNEQ, il défendait la liberté de parole, la liberté de pensée parmi les écrivains, et c’est en cela aussi qu’il les soutenait, et soutenait la littérature, mais aussi la vie intellectuelle, sociale, politique, fondée sur le respect du langage.

Merci, Bruno.
Monique LaRue


Je suis triste de ne pouvoir lui dire une dernière méditation, lui qui m'a appris comment survivre après le pensionnat. Lui, pour survivre après des années d'absence à la vie dès le début de son enfance, le seul chemin qui l'a aidé à poursuivre sa vie, c'est le pardon. C'est l'héritage qu'il m'a laissé et que je continuerai à faire vivre. Il m'a averti aussi que ce n'était pas facile.

Salut, je l'accompagne dans mon coeur.
Anne-Marie Saint-Onge André


Bruno,

Pour les heures d'échanges et de discussions
Pour le rire et le plaisir

Pour ta dignité et ta combativité
Pour ton amour de la langue et des mots
Pour tes yeux remplis d'humanité et de tendresse
Pour ton sourire
Pour la beauté de l'âme

Catherine Ewing pour le Département de Lettres du Cégep André-Laurendeau
*  Le Département a remis un don au Fonds de secours Yves-Thériault.


Bruno Roy

Dès le premier abord, il inspirait confiance, il y avait en lui un restant d’enfance comme cela arrive à tout grand poète.

Il n’hésitait pas à manifester sa solidarité. Je me souviens de cette lettre d’appui qu’il m’avait envoyée pour l’écrivaine Algérienne Nassira Belloula. Tout en étant très engagé en faveur de la culture québécoise, il était ouvert au monde avec cette intelligence si présente sans ostentation. Les dernières fois où je l’ai vu, il parlait de son petit-fils avec ce côté un peu « gaga » des grands pères. C’était un ami comme on en rencontre peu au cours d’une vie. Mon ami Bruno, il est parti sans bruit. Mais les vrais poètes ne meurent pas. Il nous reste ses mots.

Nadia Ghalem


Montréal, 7 janvier 2010

À la famille de monsieur Bruno Roy et en particulier à ses deux filles, Isabelle et Catherine.

En tant que présidente du Centre des auteurs dramatiques, j'offre au nom des membres du CEAD toutes nos condoléances à la famille de monsieur Bruno Roy ainsi qu’à la communauté des écrivains et des écrivaines réunis autour de l’UNEQ.

L’implication et l’ardeur du poète, romancier et essayiste Bruno Roy à défendre la littérature et certaines grandes causes qui lui tenaient à cœur notamment celle des Enfants de Duplessis, ont fait de lui une figure incontournable qui laissera un héritage important à nous les artistes mais aussi à tous les Québécois.
Nous sommes de tout cœur avec vous.

Lise Vaillancourt


Je n’arrive pas à m’habituer à la mort de Bruno Roy. Le mot « décès » continue de me faire sursauter. En même temps, je suis des proches qui redécouvrent les forces vives de l’homme!

Samedi soir, j’ai expressément voulu syntoniser Radio Ville-Marie pour entendre la dernière interview accordée. Certes, j’ai retrouvé sa capacité de synthèse à l’intérieur du dossier des Enfants de Duplessis. Ce qui m’aura le plus impressionnée faisait lien avec l’ampleur de son propos. Comme s’il avait voulu rouvrir le dossier autour de quelques faits et liens pour y apporter les nuances d’une intervention de fin de course. Comme dernière sortie, le porte-voix des Enfants de Duplessis ne pouvait faire mieux pour les annales d’un combat éthico-politique!

J’ai toujours reconnu chez Bruno Roy, cette finesse dans le rapport au temps, et de même cette capacité d’intervenir avec profit auprès de différentes instances.

Je l’ai connu dès le début des années 80 lors d’une sortie orientée par l’UNEQ. Nous sommes devenus amis, et ce, malgré mes luttes avec les marginaux de l’écriture, à savoir le Regroupement des auteurs-éditeurs autonomes. A maints égards, la culture nous faisait complices de nombreux dossiers, dont celui de la souveraineté et de la langue!

En relisant une lettre que Bruno me faisait parvenir le 23 juin 1998, j’ai voulu partager ces quelques extraits, car on y reconnaît la valeur primordiale qu’il donne à l’imaginaire :
« Je n’ai pas demandé à l’écriture de se souvenir. Je lui ai demandé de m’inventer. (…). Dans mon cas, la nécessité de la littérature doit être comprise comme une totalité de mon être : le goût de mon unité. (…). Ah! Cette immensité de l’enfance fécondée par le manque! Écrire, en fait, pour contrer l’absence; écrire parce que je revendique ma naissance. (…). Cependant que le récit de mes compagnons m’a fait comprendre ceci : je ne raconte pas comme eux raconte. Ce que nous devenons nous fait raconter différemment les choses. Nous recomposons notre récit de vie modulé essentiellement avec ce que nous sommes devenus. Dans mon cas, le récit du manque semble moins dramatique même, si au départ, certains éléments sont identiques et objectivement monstrueux. Autant pour les victimes que pour les responsables. D’où ce sentiment persistant d’avoir été floué par ces derniers.

Que ce manque ait infléchi mon présent, cela ne fait pas de doute. (…). Curieusement, d’ailleurs ce qui faisait de moi un être banal, c’était mon expérience institutionnelle. Aujourd’hui, ce qui fait de moi un être unique, c’est que mon expérience a fait corps avec le langage
(…). »

Ces quelques passages viennent nous rappeler au compagnon disparu mais aussi aux forces vives d’un petit garçon qui, tant par la lutte que par la discipline, deviendra
« guide » d’un combat éthico-politique à travers l’écrivain !

Que puis-je ajouter, sinon qu’il continuera de vivre en ma mémoire!

Jeanne Gagnon
Écrivaine et membre de l'UNEQ


Chers compagnons, camarades et amis de Bruno

Quelques heures de silence pour essuyer le choc, vous offrir mes chaleureuses condoléances. Impossible de ne pas y penser. Nous avons perdu un collègue, un ami, un homme au « cœur innombrable » pour reprendre le beau titre de François Charron s'inspirant de Rilke.

Je n'oublierai jamais les visites qu'il nous a faites au Lac, ce sourire qu'il avait au dernier rendez-vous de décembre à la Maison des écrivains, juste après les funérailles de Gilles Carle. Cet homme blessé aux bras ouverts savait vous regarder, écouter, prendre parole et s'engager pour les siens, sa culture et le Québec même. Pour cela, il ne nous quittera jamais, continuera à nous inspirer ne serait-ce que pour ces mots parlant d'une nécessité de rupture. « Naître, c'est se séparer » nous a-t-il déjà écrit en guise de consolation... ou de promesse d'avenir.

À la suite d'une de ces Voies d'échanges sur le Saguenay auquel il avait participé avec Stanley, France Mongeau et Jean-Pierre Girard, j'avais écrit : «Bruno, c'est une promesse de liberté, un tzigane amoureux, un porte-flambeau au milieu des horizons embouteillés » ( Le bonheur est dans le fjord ). Stanley s'en souvient. Il avait joué quelques airs de trompette. Miles Davis, Summertime je crois.
J'ai l'âme au blues comme beaucoup d'autres en ce moment à l'UNEQ. J'imagine comme vous sans doute un rituel, une célébration de sa parole, des lectures de ses textes à la Maison des écrivains.

Affectueusement
Danielle Dubé
 IN MEMORIAM BRUNO ROY

Bruno Roy n’est plus, il était mon aîné d’à peine deux ans. Il avait eu un début de vie plutôt triste, on le sait tous, il a été un orphelin de Duplessis qui était presqu’encore analphabète à 15 ans, psychiatrisé contre son gré. M’intéressant à l’histoire de la psychiatrie notamment au Québec et croyant naïvement que l’histoire prochaine et future pourrait tirer profit de l’histoire des erreurs passées, je me suis penché sur l’histoire de l’hôpital Rivières-des-Prairies, où la question des orphelins de Duplessis a pris la plus grande acuité. Les calepins de Julien qui me bouleversèrent, me menèrent à rencontrer Bruno Roy, que je connaissais par ailleurs comme président de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois dont je suis membre. Cette rencontre demeure mémorable, parce que Bruno était une personne à la fois spontanée et réfléchie tant sa pensée et ses émotions étaient concordantes. Il avait trouvé une paix. Il reconnaissait avoir eu une attention peut-être particulière d’une religieuse qui soutint son désir d’écriture, et, il lui en était reconnaissant tout en dénonçant les autorités religieuses de l’époque. Ce qui le rendait inconfortable intérieurement par rapport à cette religieuse. Pourtant, tout comme j’avais cru le trouver dans les éléments historiques, il était d’avis que le Mont-Providence, qui résultait d’une idée généreuse et créative, avait été par la suite psychiatrisé en raison d’une connivence politico-religieuse mettant en cause autant l’Église et les autorités des congrégations que le gouvernement québécois. Je lui demandé d’écrire la préface de mon livre Peut-on guérir d’un passé asilaire (survol de l’histoire socio-politique de l’hôpital Rivière-des-Prairies) (Publications MNH, 1986). Ce sera plutôt un beau texte très élaboré, intitulé le Château cassé, qui deviendra la post-face du livre avec en exergue un propos du Cardinal Jean-Claude Turcotte : «Pour se sortir du pétrin, les sœurs ont accepté, sous les conseils du cardinal Léger, de dire qu'il s'agissait d'un hôpital. Ce transfert est une erreur. Le cardinal Léger a été mêlé à ça.» (La Presse, 20-01-1999, p. A-6). Mais il respectait le bas clergé, chez les frères et les religieuses. Malheureusement, les difficultés avec la maison d’édition feront que le livre paraîtra, avec environ deux ans plus tard que l’actualité concernée l’aurait requis, dans un contexte de publicité restreint et d’une mise en page qu’il jugeait sévèrement. Il était très déçu, avec raison, de cette situation. Dans les rencontres malgré tout assez rares, car il était à Montréal et moi à Québec, je me prenais à l’envier pour la manière dont il avait su transformer créativement une jeunesse qui aurait pu le destiner à une vie limitée. Je fis de lui un portrait à l’huile assez réussi et dont il était fier. Et, dans ses échanges comme dans ses romans, il tenait à décrire les conditions difficiles de vie auxquelles la majorité des orphelins de Duplessis se trouvaient plus ou moins condamnés. Comme il avait présidé le regroupement de ces orphelins, et négocié avec le gouvernement, il prenait un peu mal que certains orphelins aient critiqué le règlement auquel il était parvenu avec le gouvernement. Et il était profondément déçu que l’Église ne reconnaisse pas sa responsabilité dans l’affaire des orphelins et refuse de s’excuser. Je lui ferai une critique personnelle de son recueil Les racines de l’ombre qu’il appréciera. Il me parla beaucoup de son désir du second mandat à l’UNEQ, de son roman L’engagé, traitant d’un orphelin de Duplessis moins chanceux ou habile que lui. Il m’entretenait souvent de son plaisir à enseigner la littérature et à faire des ateliers d’écriture qui soutiennent le désir d’écrire chez d’autres comme on l’avait fait jadis pour lui. Et de ses deux filles aussi et des vacances d’été en famille dans les Maritimes. Le 28 décembre 2000, il termine sa lettre ainsi : «Mes deux filles adorables portent toutes les deux des noms de reine : Catherine et Isabelle. La Maude du roman, c'est ma Luce à moi dans la vraie vie ! Voilà, tu sais tout, ou presque!». Cette Luce dont il m’apprenait au début février 2009 l’entrée en soins palliatifs. Elle avait montré des caillots de sang secondaires à un cancer du poumon dont elle allait décéder. Il ne lui survivra pas un an, le sang allant l’ennuyer à son tout, mais fatalement pour lui. C’est une épreuve importante pour le Québec, particulièrement ses écrivains et ses intellectuels engagés pour la défense des droits, mais sans doute terriblement pour ses filles qu’il adorait et auxquelles j’offre toutes mes sympathies.

Hubert Wallot, md, PhD
Psychiatre et écrivain
Professeur à la Téluq-UQAM
Québec 9 janvier 2010
Tél : 418-657-2262 poste 5360

 
Saint-Michel-en-BelleChasse
ce jeudi, 07 janvier 2010
autour des sept heures trente
 
Bruno,

La journée s’annonce magnifique
et le grand radeau des blocs glaciels
remonte tout doucement le fleuve…

À l’horizon du levant, obturé depuis des jours,
le firmament s’est entr’ouvert projetant,
depuis l’appalachie jusqu’au socle laurentien,
de grandes lueurs amarelles
nimbées de franges chevelues d’un vert azulé
à faire fondre le cœur devant la beauté du monde
que tu contemples désormais d’un lieu secret
où se laisse échapper le sillage de ton sourire

Bruno.
Cher Bruno… mais où es-tu ?

Regarde en face sous le levant
ce cirque glaciaire millénaire
dont les neiges rougeâtres
dessinent la paume et le galbe
avec une perfection si fragile
et une sensualité si chatoyante
qu’elles renvoient à un regard proche-lointain
posé sur les rives d’une mémoire vive
et si souvent brouillée… la nôtre Bruno…

La vieille mémoire métisse franco-algonquienne
que tu as tellement cherchée, Bruno, à travers
la mélopée échappé dans le brouillard
à travers le chant qui se tait
derrière la chanson qui s’exprime

Un nom que as tellement cherché, Bruno…
patronyme glorieux dont tu as été privé
en amont de la grande dérive orpheline
dont tu as été l’objet à ton chenal défendant

Dont vous avec été l’objet… le pays et toi…
et ta vie entière a été une résistance absolue
une vaste poursuite pour que justice soit rendue
et que poésie soit faite sur la terre en fuite
pour que généalogie puisse se transcender
et que triomphe la langue orpheline

La marée est maintenant presque à l’étale
au large, les eaux montent encore
et sur les berges, le courant descend

Saisie comme nous tous dans ce double mouvement
sous la respiration pulmonaire de l’univers
la douceur de ta parole, Bruno
arrimée à la beauté du monde…
celle du canot remontant le cours de la liberté
pour atteindre le chenal de l’espace souverain

Allez, Bruno…
je te lance l‘à-dieu-vat des anciens navigateurs
souverains d’eux-mêmes et de leur destinée

Jean Morisset
 
L’UNEQ travaille à la promotion et à la diffusion de la littérature québécoise, au Québec, au Canada et à l’étranger, de même qu’à la défense des droits socio-économiques des écrivains. En savoir plus
Web design = Egzakt ©UNEQ    Mise à jour : 30 juillet 2010
Conseil des arts et des lettres du Québec Conseil des Arts du Canada Conseil des arts de Montréal Gouvernement du Québec