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30 novembre 2011

La littérature québécoise souffre d’indifférence



La littérature québécoise souffre d’indifférence
Arlette Pilote
Conseillère pédagogique à la retraite, auteure de manuels scolaires.

Sommes-nous vraiment entrés dans l’ère de la méconnaissance où il est plus utile de s’informer que de connaître? C’est la question posée par Louis Caron, président de l’Académie des Belles-lettres du Québec, dans la préface du collectif que vient de publier la maison d’édition Fidès sous le titre de Plaidoyer pour l’enseignement d’une littérature nationale: la littérature québécoise. Louis Caron emprunte aussi à Yvon Deschamps son cri désespéré pour nous demander: La connaissance, qu’osse ça donne?

Il existe encore pourtant sur la planète Québec un groupe d’irréductibles défenseurs de la culture littéraire. Ceux-là déplorent que la littérature québécoise soit réduite à une portion de plus en plus restreinte des contenus d’enseignement et plaident pour un enseignement plus large et plus systématique de notre littérature nationale dans tout le réseau des institutions scolaires du Québec. Quelques-uns d’entre eux, des écrivains qui fréquentent les écoles à titre d’enseignants ou d’animateurs d’ateliers littéraires, ont exprimé leur point de vue dans cet ouvrage collectif. Ils nous invitent à un sérieux examen de conscience.

En parlant de nos jeunes, l’écrivaine Sylvie Massicotte nous propose de faire cette expérience : « Demandez-leur de nommer cinq fromages québécois et ils les nommeront parce que la fierté des fromages, on l’a développée et vite. Des noms d’athlètes, de joueurs de hockey, ils les prononcent avec une lueur de fierté dans les yeux. Mais combien d’écrivains d’ici, actuels, encore vivants, vous nommeront-ils? » En effet, on trouve important, et à juste titre, de transmettre à nos jeunes une culture de la langue en classe de français, et de leur enseigner des notions afin qu’ils apprennent à lire et à écrire correctement; mais pourquoi ne juge-t-on pas également important de réserver un peu de temps pour les accompagner dans la découverte de leur patrimoine littéraire? Une sensibilisation à leur propre littérature est pourtant possible dès le primaire. Certaines maisons d’édition comme Modulo l’ont compris en mettant sur le marché des livres-disques avec guides pédagogiques présentant des oeuvres de Gilles Vigneault, de Félix Leclerc, etc. Mais doit-on laisser les maisons d’édition déterminer ce que nos jeunes doivent apprendre? N’est-ce pas plutôt au ministère de l’Éducation (des Loisirs et des Sports) que cette responsabilité incombe?

Passeurs de quoi?
L’enseignant, d’après les nouveaux programmes de français, est devenu un passeur culturel. Mais que doit-il passer exactement? Dans le programme de français du secondaire, on ne prescrit aucun contenu littéraire, sauf quelques notions et concepts généraux se rattachant au phénomène littéraire. On demande à l’enseignant de faire lire cinq oeuvres littéraires par année et on lui propose quelques critères de sélection de ces oeuvres. Avec ces seules indications, l’enseignant doit faire ses choix, plus ou moins éclairés et judicieux selon ses goûts et sa formation personnelle. Bref, aucune balise n’existe pour tracer un parcours littéraire cohérent et progressif, pas d’indication sur des oeuvres ou des auteurs que les élèves devraient avoir lues avant de quitter le secondaire. L’élève crée donc lui-même son « répertoire personnalisé », selon ses préférences et ses coups de coeur qui le porteront trop souvent vers des oeuvres traduites, populaires et peu exigeantes. Car ne faut-il pas respecter là aussi le sacro-saint principe du plaisir? C’est comme si on devait admettre qu’en matière de culture et de littérature, tout se vaut. Or, quelle littérature choisir? demande la poétesse France Boisvert, qui a enseigné au secondaire et qui est maintenant professeure de littérature au cégep. Pourquoi ne pas leur enseigner d’abord la littérature québécoise, qui est notre littérature à tous? Pourquoi refuser de leur transmettre ce fonds littéraire qui est le nôtre? s’insurge-t-elle. Selon Mme Boisvert, il n’y a pas trente-six façons de créer un sentiment d’appartenance, de permettre aux jeunes Québécois de se découvrir et se reconnaître en tant que Québécois: c’est de lire la littérature d’ici.

Moins d’indulgence, plus de persévérance
Ceci est tout aussi vrai pour développer chez les jeunes venus d’ailleurs une bonne compréhension du pays que leurs parents ont choisi d’habiter. Pourtant, le poète Sylvain Campeau semble fortement douter que nous fassions tout en notre pouvoir pour que les immigrants que nous accueillons choisissent d’adopter le français et adhèrent à notre culture. Dans quelle mesure, nous demande-t-il, leur montrons-nous qui nous sommes à travers notre littérature, nos romans, nos poèmes ou nos essais, qui témoignent de notre résilience, de notre résistance? Il nous invite à moins d’indolence et à plus de persévérance dans la transmission de connaissances sur les moments déterminants de notre histoire et sur notre patrimoine littéraire et artistique.

Et qu’en est-il de la place qu’occupe la littérature québécoise dans l’enseignement collégial? Elle est très peu valorisée, d’après le poète Bernard Pozier, qui y a enseigné durant de nombreuses années. Les titres de cours tels que Roman québécois, Poésie québécoise, Théâtre québécois, Analyse du phénomène québécois dans la littérature ne sont plus offerts. Un seul cours sur les quatre maintenant au programme porte spécifiquement sur la littérature québécoise et même s’il est possible pour les enseignants d’intégrer davantage d’oeuvres québécoises dans certains autres cours, il semble que l’étude de la littérature française soit largement favorisée.

La survie d’un peuple
Bien sûr, pas question de nier l’importance de la littérature française dans notre parcours historique, mais cette littérature n’est pas la nôtre. Nous avons maintenant au Québec une littérature bien à nous, riche, abondante, qui a son propre génie et qui est le reflet de notre réalité. Alors n’est-ce pas anachronique que de continuer, en ce début du 21e siècle, à considérer la littérature française comme la nôtre et à considérer comme mineure celle qui s’écrit au Québec? La proposition que fait Bernard Pozier dans son manifeste relève pour lui de l’évidence : la littérature québécoise devrait être majoritaire dans l’enseignement collégial, simplement parce que c’est la nôtre, « C’est à travers sa littérature que se trouve la survie d’un people », affirme Jean Sioui, écrivain d’origine amérindienne. C’est pourquoi opter ou non pour l’enseignement de notre littérature relève d’un parti pris idéologique (voire politique) qui aura certes des conséquences sur la survie de la culture de langue française d’Amérique.

 
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