Cher Monsieur,
J’ai lu votre chronique intitulée « Pauvre Villon » parue dans l’édition du 2 décembre. Vous évoquez des lycéens lisant la Princesse de Clèves dans le métro de Paris et des professeurs en train de « tracer minutieusement à l’encre rouge leurs commentaires dans la marge » sur leurs copies. J’éprouve les mêmes sentiments que vous quand je vois un ado en train de lire Le Survenant de Germaine Guèvremont dans un autobus de Montréal ou quand j’aperçois dans le métro une jeune fille en train de lire Les chroniques du Plateau Mont-Royal. Et j’admire autant mes collègues qui, comme moi, corrigent leur centaine de dissertations avec une application toute bénédictine. Mais voilà ! À chacun son pays et à chacun sa littérature nationale. Nous avons la nôtre et les Français ont la leur, même si nous partageons la même langue.
Ce n’est pas du corporatisme que d’établir ces choses clairement. C’est tout simplement l’expression d’un peuple qui réclame le droit de se lire. Il est temps que cela se dise d’une manière manifeste. C’est ce qu’affirme notre Plaidoyer et ce, pour deux raisons. Notre littérature offre à l’heure actuelle aux lecteurs québécois une diversité et une qualité qui en font un excellent miroir de la réalité nord-américaine dans laquelle ils vivent. Voilà la première raison et je ne crois pas qu’elle vous déplaira. La deuxième risque de vous déplaire cette fois : la France de Sarkozy n’est plus le centre de la culture mondiale qu’elle fut autrefois.
En effet, la réalité du monde a changé depuis que nous ne sommes plus une colonie de la France et depuis que la princesse de Clèves a été guillotinée. Une littérature n’existe pas pour des raisons artificielles. Pour survivre dans leur environnement, les lecteurs du Québec, qu’ils soient étudiants, professeurs ou citoyens, ont besoin des œuvres de leurs écrivains pour se reconnaître et conserver leur langue. C’est uniquement à la condition de bien savoir qui ils sont que les Québécois pourront accueillir véritablement les autres cultures que ce soient celles d’Hemingway, de Borges, d’Atwood ou encore celle qui a donné naissance à La Princesse.
Comme vous le constatez, nous ne pouvons qu’être d’accord, vous et moi. Vous à Paris entourés bien légitimement des Français que nous aimons tous, et moi à Montréal entourée de Québécois qui ont besoin de percevoir une image d’eux-mêmes dans ce qu’ils lisent.
Veuillez agréer l’expression de mes salutations distinguées,
France Boisvert, professeure de français et littérature au collégial et co-auteure du Plaidoyer pour l’enseignement d’une littérature nationale.