C’est avec une grande tristesse que nous avons appris le décès de Paul-Marie Lapointe, survenu le 16 août dernier. Poète, il laisse une œuvre abondante et solide qui a tracé les voies de la modernité de la poésie québécoise. Lauréat de nombreux prix, il était membre d’honneur de l’UNEQ. Nous adressons à sa famille et à ses proches nos plus sincères condoléances.
Paul-Marie Lapointe a été un journaliste important, toujours prêt à prendre des risques pour renouveler le métier en travaillant pour l’éphémère
Nouveau Journal et le magazine mensuel
Maclean’s où il engagea comme chroniqueurs Gaston Miron et Patrick Straram, entre autres. Il ne manquait pas d’aplomb, comme on dit, ce que confirme justement son travail de poète. Citoyen participant entièrement à la venue et au déploiement de la Révolution tranquille, il a connu les intellectuels et artistes incontournables de son époque, dont il était souvent un ami proche. Il a joué en 1964 son propre rôle de journaliste dans
Le chat dans le sac de Gilles Groulx, long métrage à la politique indépendantiste évidente. Ainsi, a-t-on été porté à parler de sa poésie comme écho aux mouvements politiques québécois de cette période tumultueuse des années 60 alors que sa création est dénuée de tout nationalisme. Ses textes étaient plutôt dédiés aux révoltés qu’aux révolutionnaires : cet être sensible était réfractaire à toute violence. J’en ai eu la preuve lorsque je passai toute une après-midi d’un début d’automne d’une douceur exceptionnelle à discuter avec lui à une terrasse longeant le Saint-Laurent, à Trois-Rivières lors du festival de poésie. Discuter? C’est un bien grand mot tant il me semble que j’ai eu l’air d’un admirateur confit en dévotion pour son œuvre. C’est durant ces trois heures à boire du vin blanc que je lui ai avoué que j’avais appris par cœur, à mon adolescence, tous les textes de
Choix de poèmes (de 1960), les suites « Arbres », « Solstice d’été » et « Quel amour? », que des dizaines de vers de
Pour les âmes (« l’âme, cette partie secrète de nous », disait-il) sont restés gravés dans ma mémoire depuis la première lecture du recueil en 1965 et que mes premiers essais poétiques n’étaient que pure imitation de ses textes.
Comme Gaston Miron et bien d’autres, on peut affirmer sans hésiter que Paul-Marie Lapointe est le plus grand poète québécois. Il est notre contemporain le plus sûr en poésie. Mon contemporain à moi le plus fort, mon maître absolu. Dès que je commence à écrire, je reviens constamment à son œuvre. Elle m’habite. Oui, je n’ai jamais cessé de penser à la beauté de sa poésie, d’être obsédé par la profonde richesse de ses mots pour dire le monde, un monde rempli avant tout d’espoir («
Je construis des sagesses pour mes fils » ; «
tu ne mourras pas ton amour est éternel » ; un monde du corps – ce mot énormément utilisé ensuite par toute une génération –, du désir et de l’amour où s’entrelacent, puissants et complexes, érotisme et politique («
la fleur ne pénètre en la fille que hantée par la mort » ; «
quand le dernier homme sera fusillé d’une tendresse mortelle »). Une poésie du doute calme et de la tristesse voluptueuse. De la chaleur du cri et de la musique des larmes. De la douce colère et de l’émotion aigüe. De «
la fragile journée de mica » et de «
la mort qui ne s’envole pas sinon en nous-mêmes ». Il faut se souvenir également que Paul-Marie Lapointe fut, dès son entrée en poésie avec
Le vierge incendié en 1948, un audacieux expérimentateur – et que les auteurs de la génération des années 1960 et 1970, de
La barre du jour aux
Herbes rouges, ressemblaient en quelque sorte à ses disciples en tant que plaideurs inspirés de la poésie comme expérience de langage. Expérience qu’il prolongea avec
écRiturEs en 1980 où il montrait qu’il était toujours un créateur libre et aventureux, mais toujours minutieux et lucide.
Dans mon parcours d’écrivain, Paul-Marie Lapointe est devenu le poète des poètes, le poète pour les poètes. Je dis qu’on ne peut être poète québécois si on ne l’a pas lu. On trouve chez lui une conscience de l’écriture et une conscience morale inextricablement mêlées, la fête du corps et le destin de l’espèce fragile que nous sommes. Son œuvre, souveraine, est celle avant tout de l’existence humaine : envol et tombeau pour nous, vivants mortels. Dois-je encore dire que dans ces instants de joie et de souffrance que j’ai traversés dans mon travail d’écriture, je n’ai jamais oublié la tendresse lumineuse de sa poésie? Elle m’a accompagné, fut mon réel, mon éternité rêvée.
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