Littérature blanche et littérature de genre : un même terrain pour les prix littéraires ? / Estrie

Par Anne Brigitte Renaud

Selon la perception d’Élisabeth Tremblay et de Mylène Gilbert-Dumas, le prix Alfred-DesRochers, qui récompense une œuvre de création littéraire en Estrie, favoriserait année après année toujours les mêmes auteures et auteurs. Ou à tout le moins primerait le travail « littéraire » d’écrivains et d’écrivains en écartant injustement des ouvrages pour la seule raison qu’ils appartiennent à la littérature de genre.

Pour certains écrivains, il peut être frustrant de voir leurs œuvres étiquetées dans la littérature de genre. Pour les écrivaines estriennes Mylène Gilbert-Dumas et Élisabeth Tremblay qui se positionnent sans fausse honte dans ce secteur de la littérature, le problème trouve ailleurs sa source. En réaction contre ce qu’elles considèrent une injustice et une marginalisation pour les auteurs d’ouvrages appartenant à cette catégorie, ces auteures dénoncent depuis longtemps le sort réservé aux romans dits de genre dans les concours littéraires : « Je sais […], commente Mylène Gilbert-Dumas sur le blogue écrit à quatre mains avec sa collègue, qu’on aime bien dire qu’il n’existe qu’une seule littérature. […] Sauf qu’il faut admettre que lorsqu’on prétend qu’il n’y a qu’une seule littérature, on peut difficilement expliquer les résultats des prix du Gouverneur général. » Ou du prix Alfred-DesRochers.

À ce jour, selon ces deux auteures, les critères d’évaluation pour la remise du prix littéraire Alfred-DesRochers (et des GG aussi sans doute) porteraient préjudice aux romans « non littéraires » et à ces deux auteures qui ont été écartées des prix remis à Sherbrooke et en Estrie. En effet, avancent-elles, ces prix échapperaient aux ouvrages historiques, policiers, érotiques, fantastiques, d’horreur, de science-fiction, de fantasy, de merveilleux, d’aventures, d’amour et de chick-lit… « La virtuosité dont peut faire preuve un auteur en jouant avec les mots ne vaut pas moins qu’un récit mené tambour battant, raisonne Mylène Gilbert-Dumas. L’efficacité d’un page-turner n’a pas à céder le pas devant la beauté des phrases d’un recueil de poésie. »

Plutôt que d’essayer de démontrer aux membres de jury du prix littéraire estrien qu’il n’existe pas qu’une seule bonne littérature, elles ont mené leur bataille auprès des membres du CA de l’Association des auteures et auteurs de l’Estrie (AAAE) pour faire reconnaître l’importance dans le monde du livre de la littérature de genre. Elles ont donc travaillé en collaboration avec les membres du CA de l’AAAE pour la création d’un nouveau prix littéraire en Estrie, le Prix estrien de la littérature de genre.

Présenté aux membres lors de l’assemblée générale annuelle, le nouveau prix a donné lieu à un questionnement sur la présence du genre policier dans cette catégorie. Le polar Bondrée d’Andrée A. Michaud n’a-t-il pas été lauréat du prix littéraire du Gouverneur général 2014 dans la catégorie « Romans et nouvelles » et, en 2015, finaliste au prix littéraire des collégiens et prix du CALQ, œuvre de l’année en Estrie, en plus de se distinguer dans les prix remis à des romans policiers ?

Le débat aurait pu s’étirer tant la question des genres est un sujet passionnant… Faut-il sacrifier à la qualité d’écriture lorsqu’on pratique ces « genres » ou que l’on prétend s’adresser à un large public ? Faut-il sacrifier à l’histoire lorsque l’on pratique ce qu’elles appellent la littérature blanche ? Est-il pertinent d’ajouter un prix qui distingue ces types de littérature ? « Bien sûr, dans tous les cas, il faut savoir écrire », admet Mylène Gilbert-Dumas sur le blogue. L’auteure poursuit en identifiant ce qui distingue, selon elle, les genres : « En littérature blanche, le contenant prime sur le contenu. En littérature de genre, c’est l’inverse. Admettre cette différence, ce n’est pas effectuer un jugement de valeur. C’est admettre qu’en littérature, il en faut pour tous les goûts. »

Le Prix estrien de la littérature de genre sera remis pour la première fois en 2017. Il sera assorti d’une bourse de 2 000 $. Pour financer ce prix, et aussi pour s’assurer que le nombre minimal d’œuvres requis pour l’attribution des prix soit atteint, les quatre prix de l’AAAE seront désormais remis aux années impaires, alternant ainsi avec le Prix du livre de la Ville de Sherbrooke qui sera remis aux années paires. Il est important de noter que les auteures et auteurs ne pourront soumettre un même ouvrage au prix Alfred-DesRochers et au Prix estrien de la littérature de genre. Ils devront eux-mêmes choisir la catégorie dans laquelle ils souhaitent inscrire leur œuvre.

Puisque désormais la littérature de genre a son prix en Estrie, est-il possible que les poètes et les nouvellistes dont les recueils sont en compétition avec les romans pour la bourse de 2 000 $ du prix Alfred-DesRochers et pour le Grand Prix du livre de la Ville de Sherbrooke ne réclament eux aussi un prix pour leur catégorie ?

En assemblée, il n’a pas été question des critères qui devront inspirer les membres du jury lors de leur débat. Il est à prévoir que les arguments de mesdames Mylène Gilbert-Dumas et Élisabeth Tremblay seront étudiés. Laissons à ces deux écrivaines la parole : « Reconnaître l’apport de ces genres à la littérature, c’est valoriser la diversité. Et c’est célébrer le foisonnement d’idées et de talents estriens. » Tout de même, me semble-t-il, une bonne histoire reste une bonne histoire… surtout quand elle est bien écrite !


annebrigitterenaudLa signataire de cet article, Anne Brigitte Renaud, est la déléguée du comité Trans-Québec de l’UNEQ pour la région de l’Estrie. Pour mieux la connaître, lisez sa présentation. Elle diffuse aussi depuis le Phare de l’UNEQ : le blogue d’Anne Brigitte Renaud.


À propos d’Élisabeth Tremblay et Mylène Gilbert-Dumas

Le roman Tu vivras pour moi d’Élisabeth Tremblay a été lauréat du prix de littérature jeunesse Suzanne-Pouliot et Antoine Sirois-Leclerc remis pour la première fois en 2014 au Salon du livre de l’Estrie. Quant à Mylène Gilbert-Dumas, elle a remporté le Prix Robert-Cliche 2002 sur manuscrit pour son roman historique Les Dames de Beauchêne, tome 1 et a été finaliste pour le Grand Prix de la relève littéraire Archambault. Son roman jeunesse Mystique a été finaliste du Prix du livre M. Christie en 2004. Aucune n’a été en lice pour le Grand Prix du livre de la Ville de Sherbrooke. Leurs ouvrages font partie des palmarès des meilleurs vendeurs. [A. B. Renaud]


Les quatre prix de l’AEEE :

  • le prix littéraire Alfred-DesRochers ;
  • le prix Alphonse-Desjardins (essai) ;
  • le prix Suzanne-Pouliot et Antoine-Sirois (jeunesse) ;
  • le prix estrien de la littérature de genre.

 

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