L’atelier de Lisbonne

Une collaboration de Louise Warren

« Est-ce qu’une résidence de création
dans un pays étranger transforme une esthétique ?
Comment un lieu de création agit-il
comme matière de l’écriture ? »
Louise Warren

Mon rêve, mon désir de Lisbonne, était déjà présent dans « Place de la mélancolie », un chapitre de mon dernier essai, La vie flottante. Quand j’entre dans une ville, j’imagine qu’elle garde un livre caché et que c’est à moi de le découvrir. Lisbonne donne beaucoup d’indices. Une ville de traces aux enveloppes déchirées, arrachées, de motifs effacés, fragmentés, dotée d’un système de formes géométriques qui captent continuellement l’attention. Des rues de matière. Des tiroirs que l’on ouvre. Se perdre permet la rencontre d’un nouvel objet.

Un élément d’architecture, un mot fixa mon projet, janela, fenêtre. Et l’appartement que le Clube Português de Artes e Ideias m’a attribué comportait une multitude de fenêtres et de puits de lumière. Appartement juché au dernier étage, dans une ruelle, me permettant de m’isoler pour travailler, tout en ayant une terrasse avec vue sur le Tage et les quartiers historiques. Je suis entrée dans le mystère de ce mot, janela, dont l’étymologie renvoie à Janus, dieu du double mouvement, de la communication entre l’intérieur et l’extérieur. Dans ce ja j’ai trouvé un je nomade, à l’aise dans cette fabrique de l’intime.

Avant de m’arrêter à l’objet de la fenêtre, j’ai, dès les premiers jours, cherché une voix pour recueillir des choses aussi simples que le mouvement de ma jupe dans Lisbonne. Ainsi est venue la voix fantôme. Puis la poète s’est penchée vers le mot commencer qui met en mouvement chaque projet de création. On aurait dit que toutes les voix en moi voulaient me rejoindre. Je les ai laissées s’exprimer, s’approcher. Je comprends aussi que ces voix répondaient déjà de manière intuitive à la multiplicité que l’on retrouve dans Lisbonne. Adapter mon texte à la forme de son objet a toujours été une de mes premières préoccupations.

À quelques pas de ma maison, j’ai trouvé, dès les premiers jours, une librairie de livres d’occasion : en fait, il s’agit de l’association culturelle Pessoa e Companhia qui accueille les étrangers et organise divers événements. Après quelques échanges chaleureux, j’y ai animé un atelier de poésie, puis un second avant mon départ.

LouiseWarren_crFacebookLes quatre premières semaines ont été centrées sur l’organisation de mon quotidien, les visites, les lectures, les rencontres, les notes dans les carnets. Durant cette période, j’ai cherché le ton, la forme du projet à venir. J’ai voyagé vers Sintra, l’Alentejo, Porto, entre autres, en faisant là aussi quantité de photos comme réservoirs de formes et de notes.

Début octobre, une autre dynamique s’est installée. J’ai restreint le nombre de visites de musées et de sites historiques pour me déposer dans l’écriture et inventorier mes matériaux déjà abondants. Au départ, je pensais écrire le chapitre final d’un livre. Mais comme l’essai La vie flottante venait d’être publié, j’ai dû réactualiser mon projet.

Lisbonne est le plus grand atelier de création que j’ai eu. À partir du fragment, de la répétition, de la théâtralité, de l’intensité, j’ai refait un parcours de mon esthétique. Je me suis demandé : « Est-ce qu’une résidence de création dans un pays étranger transforme une esthétique ? Comment un lieu de création agit-il comme matière de l’écriture ? » Grâce aux exemples concrets tirés de mes promenades, mon prochain essai répondra à ces questions, dans la multiplicité des formes que m’a offertes cette ville.

Lisbonne. Espace idéal pour questionner sa propre esthétique et travailler au renouvellement des formes. Dans chaque rue, des surprises, des contrastes, des variantes inédites d’hybridation. Derrière chaque porte poussée, une interrogation, une réflexion, un poème. Dans cette apparence de fragmentation et de chaos, jamais je ne me suis sentie aussi interpellée et unifiée. Je suis heureuse d’avoir été choisie pour apporter ma pensée sur cette ville et démontrer à quel point elle touche au cœur de la création. Lisbonne me révèle et je m’applique et m’appliquerai à la révéler aussi jusque dans l’imaginaire.

 

Pour en savoir plus

Le site web de Louise Warren
Louise Warren sur L’Île
Le programme Échange d’écrivains entre le Portugal et le Québec du CALQ

Photo 1: Facebook (Cross-cultural poetry writing and reading)
Photo 2: J. Passos
 

  1. daniela

    Je suis ravie de lire votre lecture de Lisbonne, une ville qui inévitablement entre en dialogue avec notre sphère la plus sensorielle… Un écrivain en mesure de traduire ce dialogue en littérature offre quelque chose de précieux non seulement aux lecteurs mais à la ville même…. Merci!
    Daniela

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