Format papier

En septembre 2020, l’UNEQ a créé un nouveau périodique semestriel : Format papier, conçu par et pour ses membres.

Format papier s’inscrit dans le plan stratégique 2018-2022 de l’UNEQ, dont l’un des objectifs prioritaires, « Accroître le sentiment d’appartenance et de solidarité des membres de toutes les régions », nous imposait de voir grand et de ratisser large.

En février 2019, l’UNEQ a convoqué son Comité des régions à Québec pour un lac-à-l’épaule. Cette rencontre s’appuyait sur un sondage envoyé à tous les membres de l’UNEQ, qui a permis de connaître et de mieux comprendre vos attentes. L’UNEQ a tenu compte des résultats de ce sondage pour identifier, en fonction de son mandat, des pistes d’action.

Le conseil d’administration a ainsi dégagé des fonds pour permettre à un nouveau périodique de voir le jour. Il s’agit d’une revue thématique, consacrée aux enjeux qui concernent les membres de l’UNEQ, distribuée par la poste à tous les membres de l’Union.

Nous sommes fiers de renouer avec le bon vieux support papier pour vous offrir des articles de fond, ainsi que des œuvres d’écrivaines et d’écrivains québécois. L’instantanéité d’Internet est nécessaire pour diffuser un communiqué de presse ou pour communiquer rapidement avec vous sur un sujet d’actualité, mais pour mettre en valeur le travail littéraire des membres de l’UNEQ, avec des illustrations choisies et une mise en page aérée, nous avons misé sur l’imprimé, cet objet lent que l’on savoure en prenant son temps.


Numéro 1, septembre 2020 — L’argent est littéraire

Sous la direction d’Erika Soucy

Sommaire

  • L’argent est littéraire, par Erika Soucy
  • Encaisse, par Annie Landreville
  • Combien, par Catherine Voyer-Léger
  • à rebours, par Lula Carballo
  • Crédit, par Annie Landreville
  • Comme si de rien n’était, par Laeticia Beaumel
  • Léo, écrivain, par Michel Rabagliati

 

Commentaires

  1. Geneviève Manceaux

    L’argent devrait-il être… littéraire ?

    Par Geneviève Manceaux, membre titulaire de l’UNEQ

    Le présent texte se veut une analyse visant à déterminer si, vraiment, l’argent devrait être… littéraire, autrement dit, si les deux termes ne sont pas antagoniques. Y seront cités les auteurs d’articles sur la question, publiés dans le no 1 de la revue Format papier de l’UNEQ.

    Tant le récit de Lula Caballo que les poèmes d’Annie Landreville posent le problème concrètement, il y a un lien étroit entre (manque d’)argent et (exercice de la) littérature.

    La première nous confie :

    « Le loyer de mars est couvert, celui d’avril devrait l’être si tous les paiements sont traités en bonne et due forme […] le paiement minimum sur mes cartes de crédit est réglé et la semaine prochaine […] je devrais recevoir une réponse concernant ma bourse de création. Si la réponse est positive, je peux continuer à écrire, si elle est négative, je devrais faire autre chose. »

    La seconde renchérit :

    « j’ai grugé les os/fondu les gras »

    *

    Pour le plus grand nombre, le « boulot » — souvent n’importe lequel — est le sésame ouvrant la voie à une vie décente : le beurre et l’argent du beurre ! Dans la plupart des cas, il est salarié et relève d’un.e patron.ne sans refléter nécessairement les compétences de son.sa détenteur.trice ni ses aspirationspersonnelles. Se hissant au-dessus du besoin premier d’assurer les dépenses essentielles à la vie, l’écrivain.e choisit son métier avant la satisfaction de ce besoin. Se réclamer du métier d’écrire — qui, aux yeux de bien des gens, n’a rien d’un vrai métier —, c’est donc afficher une singularité, s’élever au-dessus de la mêlée. Que l’exercice d’un tel privilège ait pour corollaire la difficulté de gagner sa vie, va de pair avec celle de s’imposer comme ayant « quelque chose à apporter » — une chose non mesurable matériellement — au citoyen ordinaire persuadé d’être seul à représenter le « vrai monde ».

    Aux yeux de ceux et de celles qui y voient une injustice, l’impécuniosité de l’écrivain.e est certainement une tare. Et, dans une société vouée au culte de l’argent, ils.elles ont raison. Sans ressources matérielles stables, l’artiste de l’écrit apparaît comme un.e défavorisé.e et, selon cette optique, on pourrait lui souhaiter que l’argent soit littéraire. Dès lors, s’impose la recherche d’une — ou de — solution.s qui lui permettrait.ent de s’adonner à temps complet à sa passion sans craindre non seulement la précarité, mais parfois l’extrême pauvreté, voire la misère. Choisir l’écriture reviendrait-il pour autant à s’offrir la sécurité d’un emploi de fonctionnaire ? Quant à moi, j’ai volontairement renoncé à un poste lucratif et valorisant dans la fonction publique parce que je savais que, si j’y restais, il me serait impossible de donner corps à mon projet d’écrire. Je m’orienterais plutôt vers une profession conciliable avec ce projet, à la suite de beaucoup d’autres écrivain.e.s et devrais composer avec un dédoublement d’activités, pour ne pas dire de personnalité. L’un des problèmes que l’on rencontre alors, en effet, est d’avoir à se diviser constamment entre les obligations propres au travail rémunéré et le temps d’écriture. On se rappellera Gabrielle Roy qui, tout en écrivant Bonheur d’occasion, occupait un emploi de reporter au Bulletin des agriculteurs.

    Cette illustre modèle n’avait qu’elle-même à sustenter. J’étais, moi, mère monoparentale de deux enfants. Après ma démission, il me fallut attendre encore plus de dix années pour réaliser mon projet initial. Grâce à des tâches contractuelles d’enseignement dans ma spécialité, de même qu’à des révisions occasionnelles de manuscrits, je pus faire face à mes responsabilités. Mais joindre les deux bouts est chronophage. L’écriture demeura réservée aux rares moments libres que j’arrachais à mon quotidien, tard en soirée ou tôt en matinée et pendant les semaines où mon ex-conjoint (avec qui je partageais la garde de nos petits) prenait la relève. En 1998, je publiais, enfin, mon premier roman…

    « Exiger le prix que nous valons », enjoint Laetitia Beaumel s’adressant aux tenants d’une pratique à plein temps de l’écriture. Mais qui donc détermine notre valeur, si ce n’est le public auquel nous destinons nos œuvres — et j’entends par là, non pas la petite sélection de celui qui nous connaît et nous apprécie —, mais le « grand public », celui dont le pouvoir d’achat peut, d’un.e écrivain.e donné.e, faire un.e auteur.trice à la parole écoutée. Or, dans les milieux les plus populeux, où le concept de « valeur » appelle celui d’« utilité », le livre est généralement perçu comme relevant du superflu, du luxe, il ferait partie de ces objets inutiles réservés à une élite — et encore, tous les riches ont-ils lu les volumes à reliure dorée qu’ils arborent dans leurs bibliothèques ?

    Mais Laetitia Beaumel suggère d’autres solutions qu’elle appelle « alternatives », parmi lesquelles demander le soutien (l’engagement financier, en fait) de la communauté. Nous donnerions donc à cette communauté un pouvoir sur ce que nous écrivons ? Le principal attribut de la vocation d’écrire est d’abord et avant tout la liberté, ne l’oublions pas. Pourquoi cette liberté soumise à rude épreuve par un système qui promeut la marchandisation et utilise sans complexe la récupération, l’instrumentalisation, échapperait-elle aux intérêts de la dite communauté, fussent-ils vertueux ? L’histoire de la littérature nous l’apprend, l’œuvre de certains grands écrivains n’a pu voir le jour que grâce à un soutien désintéressé, je pense ici à Karl Marx qui n’aurait jamais publié une ligne du Capital sans l’aide offerte par son ami Engels (pas si désintéressé que cela, d’ailleurs, puisqu’après sa mort, il aurait, dit-on, déformé sa pensée).

    Si le métier d’écrivain.e au Québec est trop fréquemment synonyme de sans-le-sou, à qui la faute ? Un esprit supérieur disait en son temps* : « Puisque la création ne peut trouver son achèvement que dans la lecture, puisque l’artiste doit confier à un autre le soin d’accomplir ce qu’il a commencé, puisque c’est à travers la conscience du lecteur seulement qu’il peut se saisir comme essentiel à son œuvre, tout ouvrage littéraire est un appel. […] L’auteur écrit pour s’adresser à la liberté des lecteurs et il la requiert de faire exister son œuvre. » Idée reprise par Catherine Voyer-Léger lorsqu’elle écrit : « combien [je] vends […] importe moins que de me demander s’il me semble que mon livre a rencontré le public ». Mais encore faut-il que cet art constitué de mots, donc de significations, qu’est l’écriture littéraire, s’adresse à des lecteurs possédant le bagage éducatif nécessaire pour les décoder et s’y intéresser.

    Plus qu’à la possibilité d’une source de revenu sûre, le bien-vivre de l’écrivain.e à long terme me paraît indissolublement lié à l’état de réceptivité du public. Quelle place effective le livre dit « littéraire » occupe-t-il dans le temps libre des Québécois.es moyens ? La littérature fait-elle partie intégrante de leur vécu ? Trouve-t-on dans chaque foyer des ouvrages dont les sujets ne sont pas uniquement des recettes de cuisine ou de bonheur garanti ? Bref, existe-t-il une culture littéraire au Québec ailleurs que dans certains cercles d’initié.e.s ? La simple observation permet de répondre que non. Où s’inculquerait donc cette culture quand l’école croule sous l’abondance des mandats que lui délèguent les familles, elles-mêmes assujetties à l’obligation du travail gagne-pain ? Dans une société chez qui, il n’y a pas si longtemps, se dénombrait le chiffre record d’un demi-million d’analphabètes et qui, aujourd’hui, voit s’accroître exponentiellement le nombre des élèves en difficulté de lecture et d’écriture, quelle « valeur » accorde-t-on à une telle forme de culture ? D’autant qu’elle entre en compétition (inégale) avec le pouvoir d’attraction d’Internet, sans parler des jeux vidéo ni des réseaux sociaux, et que prospèrent des modèles incultes de réussite sociale à l’image du 45e président des USA.

    Pour remédier à la pauvreté chronique de l’écrivain.e, devrait-on accepter l’idée de lui verser l’équivalent d’un salaire, serait-ce par voie de socio-financement ? Autrement dit, l’argent devrait-il être [aussi] littéraire ? À mon avis, non, car le jour où il le deviendra, on pourra célébrer la mort de la littérature. Écrire une œuvre dotée d’un tant soit peu de densité, n’est-ce-pas d’abord proposer une vision du monde forgée par les connaissances acquises, l’expérience vécue, une sensibilité particulière ? Et toute conception singulière des choses s’accommode mal d’une existence semblable à celle du commun des mortels. Paradoxalement, l’écrivain.e, pauvre et sans succès, occuperait-il.elle une position sociale privilégiée ? Sans doute que oui, dans la mesure où il.elle n’aliène pas sa liberté. D’ailleurs, que devient cette liberté lorsqu’il.elle atteint un certain succès, qu’il.elle est assuré.e de trouver preneur pour une quantité substantielle de ses ouvrages et peut, de ce fait, jouir d’une confortable aisance ? Ainsi que le signale Catherine Voyer-Léger, il.elle doit alors payer sa réussite économique de l’obligation de consacrer beaucoup d’heures à sa promotion au détriment de son temps d’écriture, sans parler du rejet de ses homologues moins chanceux.

    C’est en tout cas, selon moi, seulement dans une perspective globale de changement socio-économique qu’il conviendrait, d’assurer à l’artiste de l’écrit la même dignité minimale qu’à tout.e citoyen.ne du « vrai monde », à savoir par un ralliement à l’idée de revenu universel**. Je ne crois par ailleurs pas que le problème principal expliquant le piètre statut de l’écrivain.e réside dans sa pauvreté, mais plutôt dans sa valeur non reconnue, son « appel » — pour reprendre l’expression de Sartre — non entendu. Sans culture littéraire active, pas de besoin, pas de vente ! C’est ce que montre clairement la planche de Michel Rabagliatti, nous amenant à nous demander si, dans le système économico-médiatico-éditorial où s’inscrit le Québec, il y a place pour une parole vraiment libre — qui s’adresse à un public également libre ? Le discours de notre directeur, Laurent Dubois, lors de la dernière visioconférence, faisait littéralement « voir » le mur d’obstacles, harcèlement, abus de pouvoir, liste noire, etc., contre lequel se bute l’avènement d’une société qui ne puisse pas « se passer de la littérature », encore là, selon une expression de Sartre, dont la pertinence ne me semble pas devenue obsolète…

    Montréal, le 25 novembre 2020

    **

    *Dans Qu’est-ce que la littérature ? (Gallimard, 1949), Jean-Paul Sartre s’interroge sur l’utilité de la littérature (p. 58-59).

    **À la rubrique « porte-monnaie » du Journal de Montréal publiée sur le web le 24 novembre 2020, on donne à ce concept la signification suivante : « une somme d’argent est accordée, peu importe le statut social d’une personne, qu’elle soit inactive, à l’emploi, en recherche d’emploi ou à la retraite. Bref, ce revenu est inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus (comme un salaire d’emploi) et une personne y accède mensuellement jusqu’à sa mort. […] les partisans du concept y voient une possibilité de lutter contre la pauvreté et de favoriser la liberté, en laissant le choix à une personne de travailler pour gagner davantage d’argent ou de travailler moins, voire pas du tout, pour faire du bénévolat, s’occuper de la famille ou accomplir d’autres réalisations personnelles ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ceci HTML tags et attributs

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>