De l’écriture indisciplinaire / Charles Sagalane

Être écrivain aujourd’hui ne mène pas exclusivement à la publication de livres ou à la présentation de conférences, et le travail de celui qui écrit trouve des chemins inédits dans les broussailles du langage. Pour plusieurs, le symptomatique éclatement du postmodernisme n’a pas touché que les formes de l’écriture, mais aussi les pratiques en elles-mêmes de l’écrivain, ainsi que les moyens de diffusion de la littérature. Le poète Charles Sagalane se penche pour nous sur la question de cette écriture indisciplinaire.

 

Charles Sagalane (crédit: Sophie Gagnon-Bergeron)
Charles Sagalane

De l’écriture indisciplinaire

Je l’avoue, je suis un écrivain indisciplinaire. Le mot est de Daniel Canty et il revêt une désinvolture essentielle. Une seule convenance y réside : que le littéraire déborde ses frontières sans perdre son territoire. Les écrivains indisciplinaires ne font pas école, ne s’approprient aucune étiquette. Ils possèdent toutes et tous une manière d’intégrer à leur praxis d’écriture des pratiques fort diverses. On songe d’emblée aux figures emblématiques de notre underground littéraire : Karoline Georges, qui combine manifestations virtuelles, photographiques et narratives, ou Daniel Canty, monteur en livre, entités littéraires et roman comme Wigrum, qui habite les innombrables plateformes où l’écrit se niche. Mais le numérique, le filmique et le virtuel ne sont pas les seuls vecteurs de changement. L’écriture indisciplinaire demeure liée à des pratiques éclectiques — dans mon cas, la cueillette sauvage et la méditation, les arts visuels et les géocaches, la mise en scène et les curiosités de collectionneur. Ce peut être aussi l’amalgame discursif d’un générateur nouveau genre, comme Marc-Antoine K. Phaneuf, dont l’appartenance au monde de l’art contemporain renouvelle la fabrique littéraire : des textes comme Téléthons de la grande surface et Cavalcade en cyclorama en sont la preuve éloquente.

Vies de l’œuvre

DSC03656Une vérité commune aux écrivains indisciplinaires est qu’il existe une terra incognita à découvrir en amont comme en aval des livres. Et que l’écriture mène l’exploration. Dans 73armoire aux costumes, mon dernier recueil, le lecteur est à même d’apprécier les différentes vies de l’œuvre. Les sept sections du recueil sont autant d’expériences littéraires du vêtir – des déclinaisons appliquées d’écriture indisciplinaire, pourrait-on dire. Les textes de « L’attirail du quotidien » ont circulé en centre d’artiste et festival comme vignettes d’exposition auprès de costumes réels. « Le cortège réversible » présente des textes qui furent pour la plupart composés in situ, en musée, devant des costumes d’inspiration. La section « Propositions inopinées » est une main tendue à d’autres artistes : un texte en forme de cravate littéraire fut ainsi adressé à Patsy Van Roost, lui demandant une confection sur mesure, défi qu’a relevé la fée des arts de lettres. DSC_1173Dans la section « L’expérience du vêtir », dont les textes ne circulent qu’en tirés à part numérotés, il s’agit de relever toutes les animations et médiations littéraires menées lors de l’écriture de l’œuvre : une liste de choses qu’on ne porterait jamais, des cutextes, un veston aux citations et autres accessoires d’échange avec le public permettant de générer un contenu collectif. Ce sont ces mêmes animations et tirés à part qui viendront singulariser la diffusion du livre. Bref, l’œuvre indisciplinaire a le pouvoir de se réinventer au contact des environnements d’écriture qu’elle rencontre. Et l’intention d’en témoigner auprès du lecteur.

 

Le monde à venir

L’écrivain indisciplinaire ne fait que commencer sa plongée dans les possibles du discours, du langage, de la graphie, de la technique et des pratiques parallèles. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre le parcours inspirant des électrons les plus libres du milieu littéraire : Sébastien Dulude, poète, dont la collection de dactylographies alimente des performances d’arts du texte comme il en a donné une illustration frappante lors de sa résidence d’écriture au Centre Bang; DSC_1136Mathieu Arsenault, pour qui les créations vestimentaires sont une extension de l’écriture même, condensant sa prose littéraire dans les quelques lignes d’un t-shirt-nom ou d’un macaron-slogan; Bertrand Laverdure, régnant sur un domaine à l’écriture protéiforme, qui passe du band Heavy Metal au roman, et où sont possibles des initiatives comme la vente aux enchère de phrases de ses livres ou même leur autodafé! L’écrivain indisciplinaire a donc une manière bien personnelle de déjouer les enjeux traditionnels de l’écriture. Au fil de sa recherche et de son travail, il ne cherche pas que des thèmes, des anecdotes, du matériau langagier et discursif. Dans l’ailleurs du langage, il puise une manière de dialoguer avec les possibles de l’écriture. Tout ça pour rapporter dans le monde littéraire des trésors qu’il espère faramineux, inimitables et mirobolants.

 

Crédit des photos, dans l’ordre : Sophie Gagnon-Bergeron, Charles Sagalane, Geneviève Boucher, Charles Sagalane.
 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ceci HTML tags et attributs

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>