Entrevue avec Stéphane Berthomet, essayiste et analyste

Essais et livres pratiques : comment investir les médias ?

Photo : Mathieu Rivard
Auteur d’Enquête sur la police (VLB, 2013) et de La fabrique du djihad (Édito, 2015), chercheur et conférencier sur les affaires policières, le terrorisme et la sécurité intérieure, Stéphane Berthomet est bien connu des téléspectateurs de Radio-Canada. Justement, comment a-t-il réussi à obtenir une telle visibilité médiatique ?

Propos recueillis par Jean-Sébastien Marsan

L’Unique : À quel moment avez-vous commencé à publier sur la police et le terrorisme ?

Stéphane Berthomet : En 2013, j’ai fait publier mon livre Enquête sur la police. À la parution de ce livre, j’ai commencé à être invité dans les médias, en particulier à TVA et au Journal de Montréal, pour commenter l’actualité. Le Journal de Montréal m’a ensuite proposé une chronique. Quelque temps après, j’ai commencé à travailler avec d’autres médias, dont Radio-Canada.

Tout ça, pour le lecteur et le téléspectateur québécois, c’est arrivé en 2013, à la sortie de mon livre, mais il faut savoir que ce n’était pas un hasard. J’ai fait carrière dans la police en France [de 1991 à 2008, NDLR] et mon premier livre sur les questions de terrorisme et de sécurité remonte à 2005. En France, à partir de 2004-2005, j’ai eu à mon actif de nombreuses interventions dans les médias. J’ai acquis mon expérience de communication avec des médias français et internationaux. J’avais un ami journaliste en France qui, en 2005, m’avait formé en réalisant de fausses entrevues avec moi dans un studio, à la caméra.

C’est important, quand on veut devenir une référence dans un domaine et s’exprimer en tant que spécialiste, de s’appuyer sur un corpus de connaissances qui soit suffisamment vaste et en même temps très pointu, très approfondi, pour ne jamais être pris au dépourvu par des questions compliquées, des enjeux complexes ou des questions avec lesquelles on est moins à l’aise. C’est facile de parler de choses que l’on connaît très bien, mais dans les médias on nous met devant des sujets que l’on connaît moins, qui sont moins dans notre spécialité. Quand on maîtrise bien son sujet, à la fois on a la capacité de bien s’exprimer et on sait aussi quand il faut être capable de dire : « Écoutez, c’est trop complexe, je suis à la limite de mes compétences. » Et ça, c’est très difficile à faire.

L’Unique : Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Stéphane Berthomet : Moi, je suis spécialiste des affaires policières et des questions de sécurité. Par un effet rebond, quand on connaît bien le fonctionnement du système policier, on connaît aussi une partie du fonctionnement de la justice parce que les policiers participent au système judiciaire. Mais je ne suis pas un criminaliste. Des fois, on me pose des questions qui tiennent plus du criminaliste. Ce que j’ai appris à faire dans ces cas-là, c’est d’en parler en pré-entrevue. Souvent, un recherchiste ou un journaliste, avant d’aller en ondes ou de faire une entrevue, me pose quelques questions pour cerner le sujet, pour délimiter les eaux dans lequel je pourrai aller en fonction de nos compétences. À ce moment-là, je dois dire : « Je ne suis pas à l’aise là-dessus, ce n’est pas mon sujet. » C’est arrivé plusieurs fois qu’on veuille m’inviter, notamment à la télé, sur un sujet qui était purement criminel, par exemple le déroulement d’un procès criminel. Ce qui est dans ma spécialité, c’est de parler de la preuve policière auprès de la justice, mais après ça, on sort de mon champ de compétence.

L’Unique : Comment avez-vous obtenu un contrat de collaboration avec Radio-Canada ?

Stéphane Berthomet : Quand j’intervenais très régulièrement à TVA, je suis passé une ou deux fois à Radio-Canada. Et la direction de RDI m’a proposé de travailler avec eux en exclusivité. Ce qui sous-entendait que je ne devrais plus aller dans d’autres médias. En échange, j’ai demandé des garanties.

Les passages à l’écran sont rémunérés par un forfait, c’est Radio-Canada qui détermine le forfait et c’est valable pour tous les chroniqueurs, intervenants, etc.

L’Unique : Outre TVA, Le Journal de Montréal et Radio-Canada, avez-vous collaboré avec d’autres médias ?

Stéphane Berthomet : Ça dépend ce qu’on entend par collaborer. Donner des entrevues dans d’autres médias, oui : pour Le Huffington Post, La Presse, Le Devoir, etc. Quand vient dans l’actualité un sujet sur lequel je suis spécialiste, on me demande mon avis, et souvent les journalistes prennent l’avis de plusieurs spécialistes. Ce ne sont jamais des chroniques régulières.

Depuis un moment, j’ai largement diminué mes apparitions à Radio-Canada pour des raisons de disponibilité. Être collaborateur régulier d’un média, ça demande beaucoup plus de temps qu’on l’imagine. Un passage en ondes de cinq minutes me demande de la recherche sur le sujet, de me tenir au courant en permanence, de faire de la veille. J’ai tout le temps une veille d’informations sur les réseaux sociaux, des revues spécialisées, des publications d’experts, des centres de recherche, etc. Je fais beaucoup d’heures de travail de documentation, j’ai à la maison des dossiers dans lesquelles je documente différents sujets sur lesquels j’interviens. Prenons par exemple le sujet des armes à feu, qui revient régulièrement sous différents angles : le contrôle des armes à feu, le registre, les fusillades, etc. Sur un gros sujet comme ça, j’ai constitué un dossier de documentation, j’y glisse un tas d’archives, et avant d’aller en ondes je consulte les archives qui vont me donner un fond, un contexte. Une collaboration est un gros travail si on tient compte du déplacement jusqu’à la chaîne télé, des discussions préalables avec les journalistes pour voir quels angles seront abordés, en bref c’est beaucoup plus que cinq minutes, on parle de plusieurs heures de travail.

L’Unique : Votre présence dans les médias a-t-elle eu des répercussions sur les ventes de vos livres ?

Stéphane Berthomet : Ça reste un grand mystère. Je n’ai jamais mesuré un impact direct de mes passages en ondes sur les ventes de mes livres.

L’Unique : Quels conseils donneriez-vous à un auteur qui vient de signer un essai ou un livre pratique et qui souhaite obtenir de la visibilité dans les médias ?

Stéphane Berthomet : Ça dépend de ce que l’auteur veut faire et dans quoi ça s’inscrit. Si un auteur lance un seul livre dans un domaine, c’est une opération de communication beaucoup plus ponctuelle que ce que je fais. Moi, je construis un parcours professionnel et en même temps de la visibilité pour mon travail. Tout ce que je fais tourne autour des affaires policières : je suis dans les médias pour parler des affaires policières, je travaille sur des projets de documentaires et de fiction sur les affaires policières, mes ouvrages sont dans le même domaine, etc. Tous ces projets, j’essaie de les centrer sur mon champ de compétences, et je concentre beaucoup de mon énergie là-dessus. Je travaille aussi dans la même direction sur les réseaux sociaux. Tout mon travail est utile à chacun de mes ouvrages puisque je reste toujours dans le même sujet.

Supposons un auteur qui soit historien et qui va sortir deux ou trois ouvrages d’histoire qui s’inscrivent dans la durée. Le conseil que je peux lui donner, c’est de se doter lui-même de sa propre visibilité : écrire un blogue, y démontrer ses compétences et la qualité de son travail, relayer ses écrits sur les réseaux sociaux, construire une communauté sur Facebook et sur Twitter — mon expérience m’a clairement démontré que la communauté de Facebook est beaucoup plus fidèle, beaucoup plus proactive et amène beaucoup plus de lecteurs que la communauté de Twitter. Quand on se construit une communauté, c’est important de s’y adjoindre des professionnels, des gens qui sont dans le même milieu avec qui l’on peut échanger, qui jugeront de la pertinence de nos écrits et qui pourront les publiciser. Il m’est arrivé souvent que des journalistes m’appellent parce qu’ils avaient vu dans les réseaux sociaux un article de blogue que je venais de publier sur un sujet d’actualité.

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