Les 30 ans du programme de parrainage de l’UNEQ : entrevue avec Monique Deland

En 1992, l’écrivaine en herbe Monique Deland fut l’une des premières bénéficiaires du programme de parrainage de l’UNEQ, jumelée à la mentor Denise Desautels. Son premier recueil de poésies a été récompensé par le Prix Émile-Nelligan 1995. Par la suite, Monique Deland est elle-même devenue mentor et membre du jury du programme. « C’est certain que je dois énormément à Denise et au programme de parrainage, qui m’ont pour ainsi dire permis d’entrer en littérature québécoise par la grande porte ! »

Question : Quand et comment s’est déroulé votre parrainage ?

Réponse : Durant l’été 1992, j’étais allée assister à une lecture de poésie donnée par Denise Desautels et Hélène Dorion. C’était dans le cadre d’une série de spectacles qui s’appelaient « Alternances », et qui étaient organisés par Anne-Marie Alonzo, la directrice des Éditions Trois. Ça avait lieu à ciel ouvert, dans les jardins intérieurs de la Maison des arts de Laval. Il y avait de la musique live, et c’était franchement agréable comme formule…

(Crédit : André Normandeau, Wikipédia)

De mon côté, je commençais tout juste à m’intéresser à la poésie ; j’étais plutôt du côté des arts visuels, à l’époque. Mais je me sentais en communauté d’affects avec Denise Desautels. Son écriture résonnait en moi de manière très intime. Peut-être parce qu’on a eu toutes les deux des expériences de deuil et de perte précoces, qui nous ont profondément marquées.

Même si je l’avais beaucoup lue, c’était la première fois que je rencontrais Denise. Je suis immédiatement tombée sous le charme de cette femme merveilleuse. Sombre, mais transparente, sans filtre, et parfaitement en phase avec sa douleur assumée. Denise se tient en permanence au cœur des choses qui importent. Pas de small talk avec elle, rien de superflu. On est tout de suite dans l’essentiel de l’expérience humaine. La perspective clairvoyante du poème, c’est sa perspective personnelle. C’est une femme d’une grande cohérence. Blessée par la vie (comme plusieurs d’entre nous), mais extrêmement forte, déterminée et volontaire. Avec un cœur immense et une capacité d’amour incroyable.

Après sa lecture, Denise était restée sur scène pour embrasser les amis qui étaient venus l’entendre. Je ne sais pas par l’entremise de quel courage — moi qui me trouvais alors dans une période de grande vulnérabilité —, je me suis présentée à elle, et je lui ai parlé d’un manuscrit en cours que j’avais (quel culot !), et du « nouveau » programme de parrainage de l’UNEQ. Je lui ai demandé si elle faisait partie de la banque des marraines. Non, elle ne connaissait pas le programme, qui en était encore à ses balbutiements.

Mais tout de suite, elle m’a donné son adresse personnelle, en me demandant de lui poster mon manuscrit. Elle m’a dit qu’elle le lirait, et qu’elle ferait les démarches auprès de l’UNEQ pour s’inscrire comme marraine. J’ai envoyé mon manuscrit à Denise et à l’UNEQ en même temps, et mon dossier a été retenu.

Q. : Dans quelle mesure le programme de parrainage a été bénéfique pour votre carrière ?

R. : Quand j’ai commencé à travailler avec Denise, je connaissais très peu la poésie québécoise. J’avais lu beaucoup de poésie française (celle du siècle précédent, surtout) et, franchement, j’avais besoin de m’incarner un peu… Denise était la personne parfaite pour m’aider à faire ça.

Elle m’a appris à sentir pour moi-même la matière langagière. Je me souviens qu’elle n’avait pas de réponses toutes faites à mes questions. D’ordre grammatical, par exemple. Quand je lui demandais : « Est-ce qu’on peut faire ça ? », elle me répondait avec une humilité que je n’ai jamais oubliée… Elle disait : « Je le sais pas, essaie… ».

Elle cherchait apparemment à me faire éprouver pour moi-même les effets et les conséquences des différentes constructions langagières possibles. Des petits détails, souvent… mais qui importent tellement en poésie. Elle voulait me faire trouver mon propre langage poétique, ma façon à moi d’être poète. Ma syntaxe, mon rythme, ma respiration dans le poème. Je me souviens d’ailleurs qu’à la fin du parrainage, elle m’a dit : « Si je continue à travailler avec toi, ton travail va devenir du Denise Desautels. On ne veut pas ça. »

Mais cette expérience-là, de découvrir peu à peu sa voix de poète, ça vaut de l’or. C’est un apprentissage qui se fait très lentement, à tâtons, en doutant aussi fort qu’on cherche. Mais une fois que l’apprentissage est fait, il est fait pour toujours. C’est une sensibilité qui s’est développée, et qui ne se perd plus… Grâce à Denise, j’ai affiné mon regard critique sur mon propre travail. Je ne suis pas sûre que j’aurais su comment faire ça toute seule…

Au final, j’aurai appris qu’il n’y a pas qu’une seule façon de faire des poèmes. Et que les réponses qu’on finit par trouver (par et pour soi-même) sont seulement des réponses personnelles. Au fond, un parrainage, c’est davantage une rencontre avec soi qu’une rencontre avec une marraine ou un parrain. On est accompagné, c’est tout !

Mais pour arriver à ces réponses-là, il faut essayer beaucoup de choses… Par exemple, au départ, mon manuscrit était en vers. On l’a travaillé longuement dans cette forme-là, et quand il m’a semblé terminé, Denise m’a dit : « OK, maintenant, tu refais tout en prose ! » Et elle avait raison, parce que finalement, c’est en prose que le livre a été publié deux ans plus tard…

Et, pour la petite histoire, je suis bien obligée de dire que ce livre-là — qui était mon tout premier livre de poésie, Géants dans l’île — a reçu le Prix Émile-Nelligan 1995. C’est certain que je dois énormément à Denise et au programme de parrainage, qui m’ont pour ainsi dire permis d’entrer en littérature québécoise par la grande porte !

Q. : Est-ce que cette expérience vous habite encore dans votre pratique actuelle de l’écriture ?

R. : Ah, ça c’est très drôle ! Parce que ça me fait penser à quelque chose qui est devenu fondamental pour moi dans ma pratique, mais dont Denise ne se souvient pas. On en rigole encore, parfois.

Pendant le parrainage, j’avais demandé à Denise si elle aimait tous ses livres d’un même amour. Elle m’avait répondu : « Idéalement, tu dois aimer chaque livre que tu fais. Chaque section de chaque livre. Chaque page de chaque section. Chaque paragraphe de chaque page. Chaque ligne de chaque paragraphe. Chaque mot de chaque ligne. »

Je n’oublierai jamais ça, tant que j’écrirai… C’est devenu mon credo. Le conseil primordial qui éclaire le chemin, quand j’écris.

Il n’y a en effet pas de place pour l’approximation, en poésie. C’est d’une exigence folle, évidemment, mais comme le travail poétique est un travail de concision, ça a beaucoup de sens que ce soit comme ça. Le moindre détail dans un poème doit être choisi avec le plus grand soin. J’applique ça à la lettre, encore aujourd’hui. Je pense même que cette demande-là d’extrême justesse a fini par définir mon rapport à l’écriture poétique.

Sans le savoir, ou sans s’en souvenir trop trop, Denise m’a fait le plus précieux des cadeaux, en me parlant de ça…

Q. : Quels conseils donneriez-vous à une écrivaine ou un écrivain qui souhaite bénéficier du programme aujourd’hui ?

R. : Hummm… Je pense que la première qualité d’un bon candidat ou d’une bonne candidate au programme de parrainage, c’est son humilité. Sa souplesse.

Il est tout à fait normal de s’investir beaucoup quand on écrit. Malheureusement, une des conséquences possibles à ce gros investissement émotionnel, c’est qu’on s’attache à son travail… Et plus on est attaché à son travail, moins on a les dispositions nécessaires pour le mettre en doute, l’interroger, prendre ses distances par rapport à lui, et l’évaluer objectivement. Et je ne parle pas encore de la possibilité d’y changer matériellement quelque chose… Pourtant, cette ouverture d’esprit est absolument nécessaire pour avancer. Sinon, on fait du sur-place, et on gaspille le parrainage. La réécriture, comme on sait, fait partie intégrante de l’écriture. La perfection du premier jet est un mythe ridicule !

Parce qu’on doit pouvoir sortir de soi, comme écrivain. Sortir de sa petite histoire. Sortir de sa tête, de sa bulle. Et s’en remettre au texte, uniquement. Être capable de voir seulement ce qui est écrit noir sur blanc, et l’effet que ça produit, quand le texte est lu pour la première fois, comme par quelqu’un d’autre que soi-même… Pas continuer d’entendre ronronner la petite histoire secrète et privée qui est remise en circulation dans son cerveau, chaque fois qu’on relit son texte. Il faut apprendre à lire le texte comme il se présente, tel qu’il est, c’est-à-dire à lire exactement ce qui est écrit là. Rien de plus, rien de moins. À travers les yeux d’un mentor qui a la distance critique nécessaire, le parrainage offre cette confrontation-là avec la vérité du texte écrit. Il faut savoir en profiter !

Je pense aussi qu’une bonne candidate ou un bon candidat au programme de parrainage doit accepter de voir au-delà de son seul manuscrit. Pour avoir accompagné à mon tour quelques écrivaines et écrivains dans le cadre du programme, je dirais que celles et ceux qui en ont le mieux profité se distinguent pour avoir volontiers accepté qu’on parle d’écriture au sens large (et de mille autres choses connexes), plutôt que de s’inquiéter seulement de terminer et d’envoyer leur manuscrit à un éditeur. C’est sans doute ce qu’un écrivain·e-conseil a de plus précieux à offrir à un élève qui débute : sa vision du travail d’écriture. Je pense que c’est moins important pour l’élève de résoudre tel ou tel problème d’écriture que de développer une vision réaliste, « non romantique », du travail d’écriture. Contrairement aux règles de grammaire, ça ne s’apprend pas dans les livres, ça ! Donc, une certaine largesse qui permettrait d’accueillir au passage (en plus des conseils sur le texte, bien sûr) un brin de théorie me semblerait aussi une qualité appréciable.

En tant qu’ancienne élève du programme de parrainage, je peux dire, pour ma part, que beaucoup plus que le travail sur le texte lui-même (que j’ai complètement oublié, trente ans plus tard), c’est ça qui m’est resté : l’attitude à cultiver face au travail d’écriture. C’est dans ma mémoire comme un enrichissement inestimable. Je peux juste dire merci ! Et souhaiter que de nombreux et de nombreuses autres candidats et candidates au programme de parrainage puissent continuer d’en profiter largement !

⇒ Les 30 ans du programme de parrainage de l’UNEQ : entrevue avec Ayavi Lake

⇒ Pour en savoir plus sur le programme de parrainage de l’UNEQ, cliquez ici.

 

  1. Claude Rodrigue

    J’ai aimé l’honnêteté et la franchise de son propos.
    J’ai eu l’impression que le mentor devient un « ami d’écriture » ancré dans la réalité.

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